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Billet de blog 24 mars 2018

L'abus de modélisation, poison de nos sociétés

Le monde réel a son double virtuel, celui issu des modélisations. Si modéliser est utile pour étudier le réel, le piège est de confondre le modèle avec la réalité. L'outil devient une fin en soi, un idéal que la réalité dans son imperfection vient souiller. L'abus de modélisation crée une fracture au sein de la population. Si on ne réagit pas, cette fracture sera mortelle pour la civilisation.

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Aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, un vaste mouvement d’appréhension des sociétés par des modèles économétriques a progressivement tracé de ces dernières des portraits sous forme d’équations mathématiques, de systèmes, d’hypothèses et de postulats.

Ce mouvement consistant à tout passer au filtre des mathématiques a largement été soutenu et encouragé par le développement concomitant des ordinateurs, de logiciels complexes et par le décuplement des puissances de calcul.

La course à la modélisation n’a pas été sans excès. Edmond Malinvaud, fondateur de l’INSEE, se plaignait à la fin de sa vie de ne pas toujours comprendre les écritures de certains économistes tant les modèles mathématiques utilisés étaient abscons et rendaient illisibles leurs propos. Le développement des puissances de calcul soulève même désormais la question du danger d’une intelligence artificielle (IA) qui un jour, pourrait s’émanciper et considérer que l’homme est un paramètre inutile, inefficace et dangereux. Le vivant serait alors une variable devenue sans intérêt dans des systèmes d’équations qui traceraient un double mathématique de la planète. ( voir deux perceptions opposées du comportement de cette IA illustrées par le cinéma : « Le cerveau d’acier » et « Her »)

Anticiper les comportements des individus

L’un des aspects les plus notables de la modélisation du vivant et notamment des comportements individuels est illustré par la Nouvelle économie classique et la théorie des anticipations rationnelles. L’agent économique - l’homo oeconomicus -  va essayer de prévoir le futur pour en éviter les désagréments. Pour ce faire, il va développer ses capacités de prévision et essayer d’anticiper les choix faits par les autres agents avec qui il est en concurrence. Anticiper les comportements des agents devient possible dès lors que la rationalité qui sous-tend leurs choix est prévisible grâce à l’analyse des informations disponibles. Ces informations doivent réduire au maximum les incertitudes au moment de la prise de décision. Ce courant de pensée des sciences économiques a eu l’honneur de voir l’un de ses plus brillants représentants - Robert Emerson Lucas - nobélisé en 1995. Anticiper les comportements implique aussi, par ricochet, une forme de contrôle des individus. Ces derniers étant devenus prévisibles, il est plus aisé de les gouverner.

Le contrôle des individus est le « nirvana » de beaucoup de groupes organisés. Sur ce plan, les révélations de Snowden sur les méthodes de la NSA sont édifiantes.  Le nerf de la guerre ou plutôt le postulat permettant à la théorie des anticipations rationnelles, et à celles qui s’en inspirent, de « fonctionner » est la capacité de l’individu à exploiter toutes les informations dont il dispose. De cette exploitation pertinente des informations naîtra des anticipations rationnelles non fondées sur les humeurs ou les croyances mais reposant sur une analyse rigoureuse de ces informations dans un but bien précis, celui d’accroitre son intérêt personnel.

La modélisation des comportements de l’homo oeconomicus s’est développée parallèlement  à la modélisation des comportements de l’individu dans le champ social. De nombreuses théories, en psychologie cognitive ou comportementale, en management ou sur la représentation de soi ont de leur côté accompagné l’homo oeconomicus quand ce dernier quittait le champ économique pour rejoindre celui de son domaine intime et privé. L’être humain devait pouvoir être explicable, prévisible et modélisé 24 heures sur 24 et 365 jours sur 365. Les neurosciences sont aujourd’hui l’exemple idoine d’une « science » qui prétend tout expliquer du psychisme par une analyse scientifique de la cartographie du cerveau. Ce dernier peut désormais être modélisé par des zones qui dialoguent entre elles. Françoise Parot avait en son temps mis en garde contre la « naturalisation de l’esprit », c’est-à-dire la réduction de l’esprit à une fonction exclusivement biologique.

La « surconsommation » des modèles

Toutes ces théories, et leur déclinaison, servent de supports scientifiques aux publicitaires, aux commerciaux, aux industriels, aux psychologues, aux sondeurs, aux politiques, aux économistes bref à toutes ces professions qui entendent intervenir dans la vie des individus pour leur plus grand bonheur. Cette modélisation du quotidien des humains par les mathématiques va même jusqu’à se saisir des affres amoureux des hommes : dès 1967, des algorithmes utilisés par des computers (le mot ordinateur n’était pas encore popularisé) calculent le profil du partenaire idéal pour faciliter les rencontres entre individus. Sur ce point, la lecture du livre de Roger Peyrefitte « Les Américains » est édifiante sur la mise en place de toutes les briques qui serviront de base à une approche du monde et des individus fondée sur la modélisation.

Le citoyen doit lui aussi faire des anticipations rationnelles ou plutôt des choix rationnels lorsqu’il se déplace au bureau de vote. Il ne va pas voter au hasard en espérant que le hasard fasse bien les choses. Comme un agent économique, le citoyen doit pouvoir rassembler toutes les informations disponibles et utiles à la formation de son choix. Cela implique donc deux choses : un accès aux informations pertinentes et la capacité à analyser ces informations pour en extraire des enseignements utiles.

Les citoyens soumis aux modèles

L’accès à ces informations et la capacité de les analyser sont désormais ce qui fait le plus défaut aux citoyens. Les informations accessibles aux citoyens proviennent d’un nombre réduit de diffuseurs. Ces derniers sélectionnent parmi la masse des données disponibles celles qui seront portées à la connaissance du plus grand nombre. Si cette sélection est nécessaire au regard du volume important d’informations qui se renouvelle chaque jour, les modalités de cette sélection et de la diffusion des informations soulèvent des critiques. Le plus souvent on constate que malgré la diversité apparente des médias, les mêmes dépêches d’agence de presse sont allégrement diffusées de partout. On constate aussi que la priorité est donnée à des informations spectaculaires et le plus souvent sans réel intérêt. L’accès aux informations utiles n’est pas garanti aux citoyens et cet accès a souvent un coût.

A cet accès restreint aux informations pertinentes, vient se greffer la difficulté de les interpréter pour identifier l’essentiel de l’accessoire et pour en tirer des enseignements utiles. Aujourd’hui beaucoup de citoyens ont de la difficulté à lire des textes longs. La brièveté d’un texte, sans même parler du format du tweet, rend impossible la présentation et la compréhension des sujets complexes. Enfin, la capacité d’analyse des citoyens est directement liée aux connaissances acquises grâce au système d’enseignement. Force est de constater qu’au fil du temps, l’enseignement s’allège des matières considérées comme inutiles (culture générale, latin, grec, histoire). Ces matières sacrifiées ont portant un rôle essentiel dans le développement de la capacité d’analyse et critique des individus.

Les citoyens sont donc le plus souvent dans l’incapacité de rassembler et d’exploiter des informations pertinentes pour comprendre le monde et anticiper ces évolutions. Ils sont donc soumis à des modèles sans pouvoir être en état de vérifier et de remettre en cause les conclusions de ces modèles.

A ces deux difficultés, s’ajoutent un phénomène des plus dommageables pour l’humanité : une société qui transforme les moyens en finalités.

Le piège de la modélisation

La tentation puis l’habitude de modéliser tout et n’importe quoi sous forme d’équations a eu pour effet inattendu de privilégier la construction théorique au monde réel. Or, la théorisation simplifie la réalité pour en isoler des propriétés afin de mieux les observer et de se doter d’outil prédictif. Si théoriser c’est simplifier et appauvrir sciemment la réalité pour faciliter son étude, il ne s’agit pas de confondre le modèle théorique au monde réel. Hélas, dans une société en perte de sens, de culture et obsédée par la modélisation afin de parer d’une rigueur scientifique la moindre insignifiance, les individus, et plus particulièrement les classes dirigeantes, se sont construit un monde virtuel, artificiel où les postulats et les modèles deviennent ce qui est vrai, une « vérité » qui plus est incontestable car scientifiquement établie.

On remarque très vite cette aliénation de l’individu à la reconstruction théorique de la réalité quand intervient le moment de la confrontation du modèle au monde réel. Dans un monde sain, le déphasage entre le modèle et la réalité est non seulement reconnu comme normal (le modèle n’est qu’une simplification de la réalité) mais si ce déphasage est trop important et répété, le modèle est soit modifié, soit abandonné. Aujourd’hui, si la réalité dément les pronostics du modèle, c’est que la réalité a tort, c’est que la réalité est fausse, c’est que la réalité se trompe. Tous les modèles et toutes les théories utilisés pour justifier les choix retenus en matière de construction européenne par exemple, se trouvent le plus souvent cruellement trahis par les résultats de ces politiques et la césure qui s’opère entre de nombreux européens et les institutions de l’Union. Comment réagissent les spécialistes de la construction européenne ? Ils qualifient ces européens non convaincus d’ignorants, de « populistes » et ils affirment que les mauvais résultats obtenus par les politiques mises en œuvre ne sont que la conséquence d’une application imparfaite et timide des théories sous-tendant le projet de l’Union. Ce ne sont pas les outils qui ont tort mais c’est la réalité qui se montre indigne des modèles.

Le même travers est perceptible lors des élections. Les sondeurs prédisent des résultats, produisent des indices de satisfaction et les politiques agissent sur la base de concepts théoriques censés montrer le chemin idéal vers une société toujours plus dynamique sous l’angle de la croissance. Si les résultats des élections révèlent des électeurs insatisfaits qui ne se reconnaissent pas dans les théories économiques, sociales ou psychologiques en vogue, c’est que la réalité du monde est de nouveau ignorante, imparfaite et « populiste ». Le « populisme » est devenu la variable de validation des modèles en cours : si le déphasage entre la réalité reconstruite et la réalité observée est important c’est en raison de la variable « populiste » qui gangrène le monde réel. Dans le fond, tout serait tellement plus parfait dans un monde d’équations et de postulats.

Des démocraties en naufrage

Ce type de comportement conduit des démocrates à n’accepter la démocratie que si les électeurs valident les modèles utilisés pour piloter nos sociétés. Si ces électeurs trahissent la religion des champs théoriques en vogue, alors ces électeurs se placent en dehors du processus démocratique en raison de leur « populisme » et « extrémisme ». Pire, si les électeurs en rupture avec les modèles dominants se plaignent du sort qui leur est réservé, ils sont frappés de l’indignité « complotiste » et réduits ainsi au silence et à la dévalorisation éternelle de leur parole. La démocratie n’est bonne que pour ceux qui ne s’écartent pas du rang. Etrange conception de la démocratie, un brin inspirée des dictatures...

La conséquence effroyable de l’aliénation des classes dirigeantes aux productions « scientifiques » des spécialistes en tout genre, est la négation de la réalité et une coupure sans cesse plus grande entre le monde virtuel dans lequel vivent ceux qui gouvernent et le monde réel dans lequel souffre une fraction du peuple. Coupure d’autant plus dangereuse que l’incapacité à remettre en cause la pertinence des modèles, et donc des paradigmes à partir desquels les choix sont faits, rend impossible toute solution permettant de mettre un terme à cette fracture au sein des sociétés.

Cette situation nous conduit à observer une société où se trouvent, d’un côté, la dictature de la « bien-pensance », et de l’autre, le « populisme » de ceux qui ne comprennent rien. Telle est la vision que chaque camp a de l’autre. Une telle opposition, rendue chaque jour plus forte par l’incapacité à se saisir de la sphère réelle, est l’annonce d’un naufrage futur. Plus le temps passe et plus il y a de risque que cette perception caricaturale qu’ont les individus les uns des autres (les « biens-pensants » et les « populistes ») deviennent une réalité à la fois modélisée dans le champ théorique et ancrée dans le monde réel. Le naufrage de nos sociétés serait de se scinder définitivement entre :

  • des individus qui deviennent totalement des « bien-pensants », c’est-à-dire des êtres définitivement prisonniers d’une vision théorique et fausse du monde et développant une intolérance envers ceux qui remettent en cause ou ne partagent pas cette vision. Ce risque est loin d’être négligeable en raison, d’une part, de l’incapacité de ces individus à développer un sens critique, et d’autre part, de leur aliénation toujours plus importante à une représentation du monde parée de la rigueur scientifique ;
  • et des individus qui, à force d’être stigmatisés en raison de leur insoumission aux modèles et théories en cours, finissent par développer un rejet, voire une haine, de ceux qui représentent ces modèles. Des individus mis au ban de la démocratie finissent par considérer que tout est perdu et que rien ne changera. La porte est alors ouverte à la violence et à une souffrance humaine difficile à contenir.

La volonté de tout passer au crible de la rationalité, l’incapacité à remettre en cause les modèles dominants et notamment le concept de création et de répartition des richesses, provoque une cécité des classes dirigeantes.  Ces dernières se détachent de plus en plus du monde réel faute de bien le percevoir pour ce qu’il est. Vivre dans une réalité simplifiée et modélisée est un piège. L’incapacité à remettre à plat les paradigmes qui sous-tendent nos sociétés contemporaines résulte directement de cette méprise entre les moyens et les finalités. Les modèles théoriques sont des outils utiles pour essayer de comprendre une fraction du réel. Ces outils ne doivent pas être des divinités intouchables, une fin en soi, que la réalité viendrait souiller. Plus que jamais les anathèmes « populisme », « populiste », « complotiste » sont les stigmates de l’aveuglement d’une classe dirigeante en pleine contradiction  - je suis démocrate mais je ne reconnais pas le droit à l’expression d’idées opposées aux miennes - et incapable de s’affranchir des modèles théoriques tutélaires. Pourtant ces modèles sont dénoncés par une fraction de la population qui souffre et sont des échecs en regard de l’état de la planète qui ne cesse de se dégrader suite à leur application forcenée. Il est vrai, ces modèles destructeurs des écosystèmes se fondent sur des agrégats le plus souvent déconnectés du vivant. Le virtuel et le théorique nous détruiront tous s’ils restent les lois d’un horizon indépassable.

L’emprisonnement des élites dans des représentations théoriques du monde conduit à une dislocation de nos sociétés. Nos démocraties n’ont jamais été à ce point fragilisées par un mal paré de toutes les vertus de la raison et de la rigueur scientifique.

Régis DESMARAIS

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