Les comités "Théodule" de Macron, pièges à venir...

En France, l'art de gouverner est devenu l'art d'esquiver, de se déresponsabiliser et de paralyser. Désormais, les décisions de crise résultent d'avis de spécialistes qu'il sera difficile de contester. La démocratie est désormais positive au Covid-19.

La pandémie du Covid-19 et le débat sur l’usage de la chloroquine ébranlent fortement la confiance des Français, du moins ce qu’il en restait, envers Emmanuel Macron. Il est de plus en plus reproché au chef de l’Etat et à son Gouvernement de ne pas avoir réagi suffisamment tôt, voire, tout simplement, de ne pas avoir agi utilement.

Le mécontentement est grand et les incohérences (exemple du maintien du 1er tour des élections municipales) encore plus. Face à cette situation de plus en plus tendue, et sans doute face au constat de son impuissance à se saisir d’une situation complexe qui nécessite des décisions fortes et adaptées au contexte, le Président de la République a enfin élaboré sa stratégie. Elle est simple, à l’image de son concepteur, et un bel outil pour déresponsabiliser le pouvoir : la constitution de comités « Théodule ».

Ont donc été successivement installés : le 11 mars 2020, un Conseil scientifique (CS), chargé d’apporter un éclairage scientifique et réactif sur des questions précises et concrètes relatives à la gestion de la crise sanitaire, et le 24 mars 2020, un comité analyse recherche et expertise (CARE), chargé d’éclairer les pouvoirs publics, dans des délais très courts, sur les suites à donner aux propositions d’approches innovantes scientifiques, technologiques et thérapeutiques formulées par la communauté scientifique française et étrangère pour répondre à la crise sanitaire du Covid-19.

Ces comités ont un effet pratique très utile : ils permettent de diluer la responsabilité des décisions prises entre les mains de « sachants ». Ainsi, le confinement et ses modalités, les essais thérapeutiques, la liste des médicaments susceptibles de soigner et d’être autorisés en prescription sont décidés sur la base d’avis formulés par ces comités. L’intérêt de ce mode de gouvernance est capital. S’il y a du mécontentement ou des échecs, il sera facile d’en reporter la faute aux avis des experts. On voit aussi l’usage intimidant qui peut être fait de ce genre d’outils d’aide à la décision. En rassemblant dans ces comités des personnes présentées comme des sommités dans leur domaine, il devient difficile voire illégitime pour les Français, et notamment ceux qui ne sont rien et membres d’aucun comité « Théodule », de contester des décisions fondées sur des avis aussi qualifiés.

Si demain, on nous impose un confinement de six ou sept semaines, nous devrons l’accepter car qui sommes nous pour contester la pertinence des avis de personnes aussi exceptionnelles et éclairées ? De même, pour le débat sur l’usage de la chloroquine, si ces comités « Théodule » mettent en doute l’intérêt de cette molécule, qui pourrait être légitime pour oser contester un tel avis ? Le professeur Raoult ? Certes, mais il sera présenté comme un solitaire et en tant que solitaire, il aura forcément tort. Les déclarations de la présidente du CARE augurent mal de l’avenir : selon elle, les études sur la chloroquine manquent de rigueur. Elle reprend ainsi les arguments fallacieux du professeur Jean-François Bergmann, oubliant comme lui, que cette molécule n’est pas nouvelle, a déjà fait ses preuves, et qu’en situation d’urgence, de guerre nous dit le Président, où des gens meurent par centaines tous les jours, il faut s’abstraire des règles habituelles car leur respect est un luxe coûteux en vies humaines. Evidemment, qui suis-je pour critiquer l’avis de Mme Barré-Sinoussi ? Et c’est là, vous le voyez, toute la force perverse de ce genre de comité. Toutefois, n’oublions pas que l’on peut être Prix Nobel dans une matière et être totalement incompétent dans un autre domaine ou dans l’appréhension de situations hors normes…

On remarque que dans chaque comité créé par Emmanuel Macron se trouvent un anthropologue et un sociologue. On mesure l’importance de leur avis pour des mesures de lutte contre une pandémie. Je m’égare car ces personnalités ont notamment pour rôle d’analyser et prédire comment les Français peuvent réagir aux décisions du gouvernement. Je crois que ce type de service était très apprécié dans certains régimes totalitaires.

Ces comités « Théodule » interpellent sur ce que leur création donne à voir de notre administration. Visiblement, l'Académie des sciences, le ministère de la santé, et plus généralement les administrations centrales des ministères ne disposent pas, en leur sein, de compétences pour gérer cette crise sanitaire ou faire des propositions mais je m’égare encore. En effet, l’utilité de ces comités sera surtout de servir de paratonnerre au pouvoir en cas de fort mécontentement et de rendre difficile toute critique des décisions prises dès lors que ces décisions résulteront de l’avis de personnalités reconnues mondialement pour leur compétence.

Cette invalidation par avance des critiques sur les décisions à venir déroule un boulevard aux vaccins si adulés par les laboratoires et pour les profits immenses qu’ils génèrent. Déjà, on nous annonce que le CARE « se penchera sur les différents projets de vaccins. Si aucun ne devrait être prêt avant plusieurs mois (et même avant 2021), une trentaine de laboratoires sont sur le pont partout à travers le monde. » Ouf, nous sommes rassurés. La chloroquine qui pourrait sauver des vies dès maintenant sera mise de côté par les « Grands Sachants » lesquels nous préparent la joie future de vaccinations supplémentaires, vaccinations qu’il faudra évidemment rendre obligatoires pour des raisons de santé publique et de mortalité importante. On a vraiment envie de dire : « le comité analyse recherche et expertise ? I don’t care ! »

Vive la démocratie !

Régis DESMARAIS

 

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