Yves Régnier, le bel oublié de la littérature française

Autrefois qualifié de « subtil » et de « poétique », Yves Régnier est désormais le bel oublié des lettres françaises. Il a publié une dizaine d’ouvrages principalement chez Grasset et Gallimard. Il a rédigé des articles dans « La Nouvelle Revue Française ». Pourtant, son nom n’apparait dans aucune encyclopédie, dans aucun dictionnaire et quasiment pas sur Internet.

Propos liminaires : en cette fin d'année et avant de reprendre la plume, j'ouvre mon blog à mon éditeur. Je l'avais déjà fait pour une association et sur un autre sujet. Vous trouverez un article publié sur le site des Editions Sansqu'ilsoitbesoin. L'auteur de cet article a fait un travail de recherche sur un écrivain aujourd'hui oublié. Je tenais à m'associer à ce travail en publiant moi aussi cet article sur mon blog. Je vous invite aussi à vous rendre sur le site des Editions Sansquilsoitbesoin pour y trouver une version plus longue de cet article, une bibliographie, les sources, et surtout, plusieurs extraits de l'œuvre de Yves Régnier

Article repris du site des Editions Sansquilsoitbesoin :

L’œuvre et l’écrivain ont sombré dans l’oubli. Yves Régnier est même sans doute un cas d’école d’amnésie culturelle dans un pays où la littérature occupe une place si importante. Aucun autre écrivain ayant publié chez Grasset et Gallimard n’a à ce point sombré dans le néant. C’est simple, pour les spécialistes de la littérature française, Yves Régnier est un inconnu ! Il est temps de rendre justice à Yves Régnier. Auteur de talent, il a donné à la littérature française des textes poétiques, admirablement ciselés et intemporels. La qualité de sa production rend donc indigne le sort qui lui est réservé. 

« Des romans d'Yves Régnier, on sort déconcerté et envoûté par un indéfinissable charme », écrivait-on dans Le Monde en 1963. Yves Régnier « est l'auteur de livres dont la lecture est un réconfort pour tous ceux qui demandent à la littérature autre chose qu'un divertissement superficiel » écrivait Jean-Pierre Dorian dans « Coups de Griffes ». De telles appréciations éveillent la curiosité. Qui était donc Yves Régnier ?

Quelques repères biographiques sur Yves Régnier

En 1914, l’Europe bascule dans un conflit généralisé qui se révélera meurtrier et suicidaire.  Le 4 août 1914, des croiseurs allemands tirent sur les villes de Bône et de Philippeville situées sur la côte algérienne. En novembre 1914, le sultan ottoman, allié de l’Allemagne, proclame le djihad contre les français. Cet appel n’a eu aucun écho en Algérie. C’est dans ce contexte, que le 11 novembre 1914 à Alger, va naître Yves Régnier. Ce jour d’anniversaire deviendra quatre ans plus tard le jour symbole de la capitulation de l’Allemagne. L’histoire individuelle se trouve parfois écrasée par la grande Histoire. Etait-ce le signe avant-coureur de l’ingratitude dont fera preuve l’histoire à l’égard d’Yves Régnier ?

Yves Régnier est issu d’une vieille famille algérienne. Son grand-père paternel a quitté sa Normandie natale pour l’Algérie au XIXème siècle alors que le grand-père maternel de Yves Régnier y vivait déjà.

Yves Régnier sera décrit en 1938 comme un jeune homme timide dont deux qualités frappent ses interlocuteurs : l’intelligence et la sympathie. Deux qualités essentielles pour celui qui veut faire des études de sociologie et d’ethnologie. Yves Régnier obtiendra un doctorat dans ces disciplines. Sa thèse aura pour titre « Les petit-fils de Touameur ». De janvier à juin 1938, Yves Régnier va vivre avec les Chaamba pour mieux comprendre leur culture, leur mode de vie, leur part d’ombre et de lumière. Sa thèse, toute « baignée d’amour pour le Sahara » a été publiée en 1938 chez Hérissey puis en 1939 chez Domat-Montchrestien.

Après ses études, Yves Régnier a intégré l’administration du Quai d’Orsay. Il a notamment occupé les postes d'attaché, puis de secrétaire d'ambassade à Ankara, à Beyrouth et au Caire, où il a fait fonction d'attaché culturel. Le 5 mars 1952, secrétaire d’ambassade, Yves Régnier a été désigné au poste de chef du service de presse et d’information à la résidence générale en Tunisie. Quelques années plus tard, il sera affecté en Grèce. En 1965, Yves Régnier quitte ce pays pour revenir à Paris. Il précisera à cette occasion «  Je ne quitterai pas la Grèce pour autant… C’est une seconde patrie qu’on porte en soi quand on n’est pas un barbare ». Yves Régnier est donc un homme imprégné de culture classique. Cette sensibilité sera perceptible dans son œuvre faite de délicatesse et d’élégance.

Le 11 mai 1976, Yves Régnier décède. Depuis plusieurs années, l’écrivain s’était mis en marge de la société pour des raisons de santé. Sa fragilité ne l’avait pas pour autant réduit au silence. Quelques mois avant de décéder, il avait publié chez Gallimard « Paysages de l’immobilité », un recueil de courts récits presque qualifiables de poèmes en prose.

Né un 11 novembre, mort un 11 mai, Yves Régnier aura publié 11 œuvres originales auxquelles doivent être ajoutés deux recueils de poèmes de Yunus Emré adaptés par ses soins. Yves Régnier aura aussi rédigé 23 articles publiés, entre 1958 et 1976, dans « La Nouvelle Revue Française ».

Il est temps de se faire une idée du rapport que pouvait entretenir Yves Régnier avec la littérature et le monde littéraire avant d’aborder son œuvre.

Yves Régnier et la littérature

 Yves Régnier n’avait pas de fortune personnelle. Il a dû travailler pour vivre tout en menant de front son œuvre littéraire. Yves Régnier était un homme lucide sur sa condition. Il reconnaissait sans détour qu’il ne vivait pas de sa plume. Si son poste de conseiller d’ambassade lui a permis de vivre, il lui a aussi offert la possibilité de voyager à l’étranger. Loin d’être dupe sur les avantages que peut procurer le statut de fonctionnaire français à l’étranger, Yves Régnier, derrière les sourires et les convenances protocolaires, a trouvé les gens « aimables mais aussi perfides ». Il retiendra de ses expériences professionnelles une cruelle vérité : « ceux qui détiennent le pouvoir sont tous détestables ». Le quotidien est un quotidien tout droit sorti des pages de Saint-Simon !

Sa lucidité sera le meilleur antidote à une littérature mièvre et sans intérêt. Auteur cultivé, intelligent, sensible, Yves Régnier a disposé des meilleurs atouts pour produire une œuvre originale et forte. La littérature n’aura pas été pour lui une lubie, une occupation de dilettante. Yves Régnier fut écrivain car la littérature était une évidence qui s’est imposée à lui. Pour Yves Régnier, la littérature « c’est une vocation. Le fait d’écrire a quelque chose d’incoercible. Il se manifeste à l’âge romain du sortir de l’enfance (sept à huit ans). »

Yves Régnier place la littérature hors du champ de la réalité immédiate. Elle n’est pas le reflet exact de ce que nous vivons mais une interprétation, une représentation assurément dépouillée des faux-semblants du réel. En clair, et cela n’est pas sans intérêt aujourd’hui, la littérature n’est pas assimilable à un travail journalistique. L’écrivain et le journaliste ne se confondent pas car ils ne jouent pas dans la même cour : ils n’ont pas la même utilité ni les mêmes objectifs. L’un propose un regard qui transcende l’accessoire et les apparences, se moque de l’immédiateté et s’adresse à toutes les générations de lecteurs, passés, présents et à venir, tandis que l’autre rend compte, ou du moins est censé rendre compte, de l’état du monde à ses contemporain, à un instant donné, en présentant une analyse factuelle de l’actualité. Pour Yves Régnier, « Gilmamesh, la Bible, les mythes de l’Antiquité, les romans alexandrins n’ont que peu de rapport avec l’actualité. Il n’y a qu’à voir les films d’actualité. Zeus ! que le temps passe vite. » Dès le début de « Un monde aveugle », Yves Régnier fera cette confidence par l’intermédiaire du récit : « Je suis depuis longtemps lié par un sort qui m’empêche de dire la vérité. » L’auteur parle de la vérité accessible au premier regard. Cette vérité, toute pétrie de banalités et de faux-semblants, a besoin du poète pour que son vrai visage et sa vraie nature apparaissent au grand jour. La littérature est le remède à l’aveuglement et Yves Régnier a utilisé ses talents pour lever le voile des apparences.

Le poète est un homme très conscient des cruautés du monde. Yves Régnier était de la trempe de ces écrivains qui posent sur le monde un regard incisif. Pour lui, le rapport avec le lecteur,  « c’est hélas ! un malentendu », l’éditeur : « c’est un merveilleux lecteur qui vous aime, qui vous donne un nom et monnaye le nom à son profit. » Yves Régnier n’en veut pas à l’éditeur car sans ce dernier, il n’y pas d’écrivain.

La critique ne lui a pas toujours été défavorable. L’œuvre de Yves Régnier, de son vivant, a été reconnue par quelques uns comme une œuvre d’importance. 

L’œuvre de Yves Régnier

Yves Régnier était-il « un auteur pour ces « happy few » qui cherchent d'abord l'enchantement du style » ? Le style est certes ciselé, sobre et agréable. Pour autant, Yves Régnier n’était pas un écrivain dont la lecture était et se devait d’être réservée à une « élite » branchée et subjuguée par la beauté formelle d’une œuvre. Yves Régnier était un poète, et à ce titre, un alchimiste qui utilisait les mots pour faire surgir ou resurgir des émotions ou des images. Nous avons tous connu des moments exceptionnellement difficiles ou heureux dans nos vies. Nous avons tous ressentis ces instants avec force, violence et parfois trouble. Nous avons tous été confrontés à la difficulté de traduire ces instants avec des mots. Le langage nous a semblé imparfait, inadapté, impuissant et maladroit. Yves Régnier est de ces écrivains qui, en quelques mots, réussissent le prodige de traduire ces moments de vie par le langage. Ce qui paraissait impossible à écrire devient évidence sous sa plume. On se dit, en lisant un texte de Yves Régnier : c’est exactement ça ! 

Yves Régnier a été présenté dans la presse somme un écrivain qui possède « des pouvoirs magiques ». Que les histoires de Yves Régnier apparaissent d’une « extrême minceur » (« Les Ombres ») ou d'une « sinuosité difficile à suivre » (« Le Sourire »), elles semblent «obéir pourtant à quelque raison secrète». Ces histoires, bien que situées dans le concret, «évoquent dans leur déroulement une mystérieuse initiation à une vérité d'un autre ordre». L’écriture de Yves Régnier est qualifiée en 1963, dans Le Monde, de « précise, claire, parfaitement apte à faire surgir objets, décors et êtres, et douée en même temps d'un halo qui suggère l'irréalité, le rêve et comme la perception des choses à travers une sorte de sommeil ou d'extase. »

Pour « Les Ombres » Yves Régnier disait « Je n'ai pas d'autre dessein que celui de rechercher la raison pour laquelle mes parents et mes grands-parents, tant d'amis, que je chérissais et dont je croyais qu'ils nourrissaient de l'affection, qu'ils avaient même de la tendresse pour moi m'ont délaissé un beau matin comme si je n'avais plus été qu'une relation de rencontre. »

Dans « Les Voyages », un jeune homme nous raconte comment il devint amoureux d’une jeune fille et quels furent ses efforts pour aller la rejoindre. Evocation du coup de foudre par un Yves Régnier à la fois poète, philosophe et fakir. Cette rencontre avec celle dont on tombe amoureux commence par l’évocation d’une autre femme, d’une protectrice, d’une mère qui est une tante. « Si j’aimais ma tante Donadieu sans le lui dire néanmoins, celle qu’elle m’aimait aussi, d’un amour plein de solennité qui mettait du secret dans les sentiments ; c’est qu’elle m’aimait pour moi et non pas comme les autres, parce qu’un jour oui, un jour non, elle me trouvait beau ou courageux ou serviable ou actif ou silencieux. Elle m’aimait parce que j’existais, sans plus, de telle sorte qu’avec elle, je refrénais mes désirs, ne me mettais pas en colère et goûtais, comblé, le confort et la paix. » ( Extrait de l’ouvrage « Les Voyages ». ) Tous ceux qui ont perdu un être cher, une mère, apprécieront la justesse de ce texte.

Dans « Le royaume de Bénou », le narrateur demande l’autorisation de se rendre dans ce royaume lointain. Le séjour ne devait durer que quelques mois mais le personnage du livre y restera dix ans. Quelque chose a saisit le voyageur d’un émerveillement total. Une forme d’ensorcellement, d’attachement, d’évidence d’être ici et pas ailleurs. Quel charme secret et magique peut bien receler ce royaume. Quel est donc cette chose au pouvoir si fort et si attractif ? Yves Régnier va conduire le lecteur à la découverte de cette chose ensorcelante. Le lecteur, comme le personnage du livre, va lentement être envahi par une séduction mystérieuse qui le conduira de la première page à la dernière page de ce royaume de Bénou, lumineux et secret. Pour Jean Grenier, écrivain et philosophe, « il est impossible de donner une idée de ce livre » qu’il qualifie d’« inclassable » : « ce n’est ni un conte de fées à la d’Aulnoy, ni un souvenir d’enfance comme Le Grand Meaulnes, ni un récit d’aventures comme Robinson, ni une parabole taoiste à la manière de Tchouang-Tzeu, mais comme une lettre familière et qui est adressée à chacun de nous par un ami intime et qui a été écrite à l’aurore. »

Avec « Le Sourire », Yves Régnier nous fait observateurs d’un bref passage du temps où l’adolescent devient adulte, où le jeune homme s’émancipe de ses parents, quitte sa maison natale, s’éloigne de sa terre d’origine. Le personnage abandonne son passé comme on jette des vêtements devenus trop étroits, démodés et usés. Le passage vers la liberté, le moment où les amarres semblent se rompre est ce sourire donné au clair de lune, sous un pont, après l’amour. Il y a dans cet ouvrage une force poétique assez rare. On aime ou on n’aime pas mais il est impossible de rester insensible à la lecture de ce livre.

Yves Régnier est un auteur à redécouvrir. Ses textes sont évocateurs de nos tourments, de nos rêves, de nos amours et de cette inconfortable perspective, pour celui qui a perdu toute idée de l’enchantement du monde, de notre fin.

Editions Sansquilsoitbesoin

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