Frappes en Syrie : lettre ouverte aux députés

Les récentes frappes françaises illégales en Syrie ont donné lieu à un débat au Parlement lundi mais sans vote. Des députés y ont émis de nombreuses critiques. Aux citoyens de faire entendre leur voix et de rappeler leurs responsabilités aux dirigeants français. Ainsi le courrier que j'adresse à Jean Philippe Ardouin député LREM de Charente Maritime, membre de la commission de la défense nationale

Monsieur le Député,

Lors de sa campagne électorale Monsieur Macron affirmait, dans son programme pour l'international, vouloir ancrer la diplomatie française « dans la tradition gaulliste et mitterrandienne, pour faire de la France une puissance indépendante, humaniste et européenne ».

Il ajoutait qu'il "veillerait à limiter les interventions de l’Otan, en dehors de sa zone géographique, aux seuls cas où les intérêts de la France sont directement concernés".

C'est donc sur cette base que les électeurs se sont prononcés et l'ont élu, ainsi que vous-même. Ils ont été trahis !

L'exécutif vient de frapper la Syrie, sans mandat de l'ONU, alors que ce pays est déjà meurtri par des années de guerre, qu'il mène une lutte difficile contre plusieurs groupes terroristes et qu'on s'achemine vers une paix peut-être enfin possible.

En notre nom, le Droit International vient d'être bafoué et la France a déshonoré son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU.

Une décision potentiellement lourde de conséquences puisqu'elle ouvre la possibilité à d'autres de s'affranchir ainsi du Droit International sans que la France puisse désormais s'y opposer sérieusement. 

Le motif invoqué pour cette intervention militaire laisse perplexe. Des attaques chimiques auraient eu lieu, faisant une quarantaine de victimes, justifiées ainsi par nos services de renseignements : "photos et vidéo apparus spontanément sur les sites spécialisés, dans la presse et les réseaux sociaux. Ces éléments constituant un réseau de preuves suffisant pour mettre en cause la responsabilité du régime syrien" (sic).

Des indices bien minces et de toute évidence des services de renseignement aux moyens très limités. Sans parler de l'invraisemblable stratégie militaire syrienne qui aurait consisté en des attaques chimiques de quartier alors même que l'armée était en train de reconquérir la totalité de la Ghouta orientale. Mais passons.

Le Gouvernement accuse donc la Syrie de poursuivre un programme chimique clandestin et a bombardé des sites susceptibles d'en produire. Comme le Centre d'Etudes et de Recherches de Barzeh, pour lequel la France a collaboré dans les années 70 et donc facile à cibler.

Situé dans la banlieue de Damas, dans un quartier populaire, les dirigeants français auraient ainsi pris le risque de gazer toute une population en frappant cette usine ? 

Je suis persuadée que non. Et je privilégie, hélas, la piste du mensonge.

Autre interrogation : pourquoi cette intervention militaire le jour même où les experts de l'OAIC (Organisation pour l'Interdiction des Armes Chimiques) arrivent à Damas pour commencer leur enquête ?

Les dirigeants français auraient voulu faire disparaître les "preuves" de "l'absence de preuves" qu'ils ne s'y seraient pas pris autrement.

Bref, je crains qu'il ne s'agisse là que d'une opération destinée à mettre en difficulté le pouvoir syrien légitime et à prolonger la guerre. Comme en Irak, comme en Libye. Avec les conséquences dramatiques qu'on connait : chaos, déstabilisation de régions entières, milliers de morts, alimentation du terrorisme, cortèges de réfugiés ... 

Dans cette affaire la France a agi contre ses intérêts, seul pays européen à suivre l'irresponsable Trump, elle n'a fait preuve ni d'indépendance, ni d'humanisme, elle n'a pas respecté les engagements du Président et des candidats députés LREM.

Le proche et moyen orient sont une poudrière qui risque à chaque instant de s'embraser avec des conséquences dramatiques, y compris de conflit mondial. Des populations y sont massacrées, comme au Yemen ou en Palestine. Les grandes puissances y avancent leurs pions au gré de leurs intérêts. Le terrorisme y prospère.

La France peut et doit y jouer un rôle conforme à son Histoire et à ses valeurs en agissant pour la paix. Avec sa diplomatie, au sein de l'ONU, avec ses partenaires européens. Certainement pas dans des opérations militaires aussi hasardeuses. 

Je vous demande de bien vouloir intervenir en ce sens lors du débat à l'Assemblée Nationale.

Je vous en remercie par avance et vous prie de croire, Monsieur le Député, à l'assurance de mes sentiments respectueux.

Claire Vérilhac

 

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