A BAS LA GUERRE! A BAS LE GOUVERNEMENT! avec Rosa, mes voeux de nouvel an aux lecteurs de Mediapart

"A bas la guerre! A bas le gouvernement!" c'est ce slogan qui provoque l'arrestation de Rosa Luxemburg et son internement à la prison de Wronke. Engagée contre la guerre, contre l'union sacrée, elle gênait les socio-traitres au pouvoir en Allemagne. C'est de sa prison qu'elle écrit le 28/12/1916 à son amie Mathilde Wurm. Son combat, d'une troublante actualité, doit être aussi le nôtre aujourd'hui!

Ma chère Tilde,

Je tiens à répondre sur le champ à ta lettre de Noël, avant que ne retombe la colère qu'elle a fait naître en moi. Oui, ta lettre m'a mise en rage, parce que si courte soit-elle, chaque ligne montre à quel point tu es retombée sous l'emprise de ton milieu. Ce ton geignard, et ces jérémiades à propos des "déceptions" que vous auriez subies, imputables aux autres soi-disant, alors qu'il vous suffirait de vous regarder dans une glace pour voir la réplique la plus parfaite de ce que l'humanité a de plus pitoyable ! ...

Vous avez "trop peu d'élan" à mon goût, dis-tu mélancoliquement. "Trop peu" ne serait pas si mal ! Vous n'avez pas d'élan du tout. Vous rampez. Ce n'est pas une différence de degré, mais de nature. Au fond, "vous" êtes d'une autre espèce zoologique que moi, et vos personnes chagrines, moroses, lâches et tièdes ne m'ont jamais été aussi étrangères. Je ne les ai jamais autant détestées qu'aujourd'hui; ça vous dirait bien d'"avoir un peu d'élan", écris-tu, seulement après, on se retrouve au trou, "et là, on ne sert plus à grand chose". Ah ! quelle misère que vos âmes d'épiciers ! Vous seriez prêts à la rigueur à montrer un peu d'"héroïsme", mais seulement "contre monnaie sonnante", et tant pis si on ne vous donne que trois pauvres sous moisis, pourvu que vous voyiez toujours le "bénéfice" sur le comptoir ...

C'est une aubaine qu'à ce jour, l'histoire du monde n'ait pas été faite par vos semblables, sinon, nous n'aurions pas eu la Réforme, et nous en serions sans doute encore à l'Ancien Régime.

Pour ce qui est de moi, qui n'ai jamais été tendre, je suis devenue ces derniers temps dure comme de l'acier poli, et plus jamais je ne ferai la moindre compromission, ni en politique ni dans mes relations personnelles ...

Je te le dis, dès que je pourrai mettre le nez dehors, je prendrai en chasse et harcèlerai votre bande de grenouilles, à son de trompe, à coup de fouet, et je lâcherai sur elle mes chiens ...

Celà te suffit, comme voeu de nouvel an ?

Et puis ... fais donc en sorte de rester un être humain . C'est ça l'essentiel : être humain. Et ça veut dire être solide, clair et calme, oui, calme, envers et contre tout, car gémir est l'affaire des faibles. Etre humain, c'est, s'il le faut, mettre gaiement sa vie toute entière sur "la grande balance du destin", tout en se réjouissant de chaque belle journée et de chaque beau nuage. Je ne sais pas, hélas, donner de recettes, je ne sais pas dire comment on fait pour être humain. Je sais seulement comment on l'est, et tu le savais toi aussi, chaque fois que nous nous promenions quelques heures dans la campagne de Süddende, et que les rougeoiements du soir se posaient sur les blés. Le monde est si beau malgré toutes les horreurs, et il serait plus beau encore s'il n'y avait pas des pleutres et des lâches. Allez, va ! Je te fais un baiser, car tu es, malgré tout, un brave petit gars.

Rosa

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Extrait du livre "lettres de Rosa Luxemburg - Rosa la vie" éditions de l'atelier, 2009

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