Vitamines noires de Claire Boitel

Le dernier roman de Claire Boitel dissout les frontières, crée de nouveaux espaces créatifs et interroge le jeu des réalités. C'est une plongée incertaine dans les recoins les plus obscurs de la chair et de la psyché, un voyage initiatique qui n'obéit pas aux codes du genre.

Vitamines noires de Claire Boitel. Editions Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel.

http://www.rafaeldesurtis.fr/

C’est un univers envoûtant, étrange mais pas étranger, que nous fait découvrir et explorer profondément Claire Boitel par ce roman, un monde obscur et souterrain dans lequel les repères s’estompent, fuient, trompent pour révéler, un monde dans lequel l’angoisse se fait plaisir.

Claire Boitel nous entraîne dans un contre voyage initiatique – et non un voyage contre-initiatique – inachevé mais achevé dans son inachèvement même, une découverte renversante de soi-même, hautement sensuelle et sensorielle. Nous nous souvenons de sa « Demoiselle » (Objets de la Demoiselle de Claire Boitel, Librairie-Galerie Racine), la même fascination s’exerce sur le lecteur, tantôt voyeur, tantôt complice, tantôt acteur… Les cloisons de la psyché s’écroulent comme sous l’effet d’une drogue mais, plus encore, la réalité éveillée et la réalité rêvée ne sont qu’une, on ne saurait les distinguer même par la culture, le cerveau, non équipé pour cette opération, en étant incapable. Le réel et le virtuel se confondent, posant la question de leur nature, de notre nature. Et quel est le lieu de cette tragédie cachée surgissant soudain à la lumière ? La conscience, la conscience de Claire qui devient immédiatement la nôtre par pro et con-fusion.

Tout commence par un acte magique. Un inconnu surgit dans sa vie, qui lui confie une allumette :

« Demain matin, à huit heures, vous descendrez ces escaliers, dit-il en me désignant l’entrée du métro toute proche. Vous prendrez la direction Anciennes Usines, vous monterez dans la première rame qui passera, vous laisserez tomber l’allumette par terre et vous descendrez à la station suivante. »

Cette allumette va embraser de nombreux mondes, les plus certains brûleront avec davantage de facilité, les plus équivoques libèreront des diamants par leur résistance.

« Mon amant et moi sommes mille, nous avons des centaines de bras et de jambes. Il croit me séduire avec ce nouvel arsenal amoureux alors que mon corps se raidit dans l’attente d’obéir à mon esprit, entièrement orienté vers ce que je devrais imaginer.

Les centaines de bras de mon amant me déshabillent, mes seins nous regardent comme de gros yeux, nous nous transformons en insectes de chair rose avec quelques touffes de poils.

Les bouches de mon amant se répandent sur mes corps, je sens des piqûres, je voudrais que les manèges qui nous font tourner à l’infini dans les glaces s’arrêtent.

Mon bourreau continue ses manœuvres guerrières, ma peau explose, j’ai des tranchées sur les joues, des bombes me secouent. Malgré moi, je rampe vers la sortie. »

Abandon, lâcher prise, plutôt que soumission, Claire Boitel ne manque pas d’intuitions démoniques. Ici les pénétrations sont moins sexuelles que neuronales, personnelles que transcendantes. La jouissance est souvent douloureuse avant d’ouvrir sur l’infini. Les temps sont abolis ou même à rebours. L’eau est une alliée, elle apaise et enseigne. Elle est aussi messagère.

L’objet de la quête est la liberté, mais pour la mener à bien il faudrait s’extraire de la dualité souterrain/surface. Des oppositions sont dépassées, des conjonctions se réalisent, des beautés apparaissent et disparaissent. Nous sommes plusieurs et personne. Il y a tout et il n’y a rien.

Lire Le festin nu de Burroughs pourrait être un bon entraînement avant de se perdre sur les pas de Claire Boitel mais il n’est pas certain que cela suffise. Parfois, nous pourrions être dans un univers manga, où rien n’est ce qu’il paraît. Nous pouvons aisément imaginer les Wachowsky s’emparant du livre pour en faire un film ou, mieux encore, Oshi car, au bout du voyage, qui est une autre genèse, c’est l’ignorance qui est la seule connaissance.

« Et pourtant je pense, dit-elle dans ses premiers mots.

C’est là mon unique richesse, qui ne me rapporte pas un centime. J’ai tant d’idées inutiles, de toutes sortes, depuis l’invention d’objets jusqu’à la mystique, en passant par des slogans de publicité et des formules poétiques.

Ces concepts papillonnent sous ma voute crânienne, je voudrais qu’un impresario les recueille et les dispache à qui de droit. »

Entrer dans la tête de Claire Boitel, seul chemin jusqu’à son cœur infini, c’est prendre le risque de s’égarer mais aussi saisir la chance de se retrouver soi-même en chaque intervalle où elle est absolument elle-même, parfois sans le savoir. Parfois le noir est si intense qu’il n’est plus que lumière rayonnante. Vitamines noires.

 

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