La dialectique ne suffit pas: mais où est passée la sagesse des philosophes ?

 Si la philosophie, spécule sur ce que doit être "la vérité", pour engager l'homme vers une plus grande lucidité (voire Platon et le mythe de la caverne), elle semble avoir pour tâche première de dessiner le chemin de la sagesse. Or, dans une société qui devient de plus en plus « savante » et de plus en plus « folle », domine le tragique et le sentiment de l'absurde ; il est parfaitement légitime d'interroger les philosophes contemporains. Où est passé leur belle sagesse ? J'avais évoqué Camus, dans un précédent billet, avec sa manière de faire face à l'absurde...je voudrais ici, avec ce billet évoquer la pensée d'Edgar Morin, à partir d'un petit livre intitulé « amour, poésie, sagesse », publié en 1997, dans la collection points, Seuil.

 

Si la philosophie, spécule sur ce que doit être "la vérité", pour engager l'homme vers une plus grande lucidité (voire Platon et le mythe de la caverne), elle semble avoir pour tâche première de dessiner le chemin de la sagesse. Or, dans une société qui devient de plus en plus « savante » et de plus en plus « folle », domine le tragique et le sentiment de l'absurde ; il est parfaitement légitime d'interroger les philosophes contemporains. Où est passé leur belle sagesse ? J'avais évoqué Camus, dans un précédent billet, avec sa manière de faire face à l'absurde...je voudrais ici, avec ce billet évoquer la pensée d'Edgar Morin, à partir d'un petit livre intitulé « amour, poésie, sagesse », publié en 1997, dans la collection points, Seuil.

 

Folie ou sagesse ?

 

Si nous trouvons une sagesse à la phrase de Shakespeare : « Le fou se croit sage, et le sage reconnaît lui même n'être qu'un fou », c'est précisément qu'en tout être humain le fou (demens) et le sage (sapiens) cohabitent. La folie ne se résume pas à une simple déviance pathologique. La domination des techno-sciences a fini par accréditer une sorte d’idéologie de la raison toute-puissante, conduisant à une folie, que rien ne semble pouvoir empêcher. Cette domination des techno- sciences a été rendue possible par un travail d'objectivation, et de mise à l'écart du sujet, de sa fantaisie, de ses affects, de sa singularité. Mais, à travers ce que Freud appelle le retour du refoulé, l’occident n'a pas réussi à se débarrasser de la folie. Si la sagesse est la raison, et la folie la déraison, il n'en demeure pas moins que la raison peut conduire à la folie (délire de rationalisation) et que la déraison peut avoir un rôle essentiel dans la créativité et la recherche, en osant sortir du conformisme, de la rentabilité, et des vérités établies. La phrase de Castoriadis « L'homme est cet animal fou dont la folie a inventé la raison » prend ici tout son sens.

 

 


Histoire de la sagesse

 

Par définition, la philosophie est l'amour de la sagesse. Que l'on prenne Socrate, le stoïcisme ou l'épicurisme, ce sont autant de règles pour une vie que l'on pourrait appeler « sage ». la question demeure de savoir si par être sage, il faut se détacher des plaisirs ou au contraire en jouir. Les modèles de sagesse diffèrent, mais ils comportent inévitablement une règle de vie, une volonté de lucidité, et l'incitation à ce que l'on pense être le bien. Au Moyen-Age, l'idée antique de sagesse s'estompe au profit de la piété, de la charité et de la sainteté. On peut étudier l'évolution du concept de sagesse dans la philosophie, de l'antiquité jusqu'à nos jours, mais il semble que « l'hégémonie de l'activisme et de la praxis dans le monde contemporain a éliminé toute idée de sagesse » E. Morin (op. Cité)

 

 

Un monde sans sagesse ?

 

Le monde occidental a inventé un modèle prométhéen de maîtrise, de conquête de la nature, qui écarte toute idée de sagesse. Le problème de la vie et de la mort est occulté. L'individualisme possède une face illuminée et claire : ce sont les libertés, les autonomies, la responsabilité. Mais il possède une face sombre, dont l'ombre s'accroit, chez nous : l'atomisation, la solitude, l'angoisse. Le mal-être s'accentue...dans le même temps on découvre que les relations entre l'esprit et le corps peuvent être perturbées. On a recours aux psychothérapies et aux psychanalystes mais également aux pratiques orientales, (yoga, méditation...). Et nous finissons par apprendre de l'une et l'autre de ses pratiques, l'importance d'une certaine distanciation part rapport à soi-même, d'un effort pour se désagripper de ce que l'on veut tenir compulsivement dans ses mains. Le « lâcher prise » du psy ou la pratique d'une méditation, qui, en orient, consiste à faire le vide ou le silence en soi, serait-elle la sagesse ?

 

 

Homo sapiens / demens

 

Il est devenu impossible de parler d'homo sapiens. On ne peut pas faire comme si l'homme se définissait par rapport aux autres animaux uniquement par ce mot « sapiens », qui signifie au minimum « raison » et au maximum « sagesse », impliquant que tout ce qui n'est pas raison et sagesse devait être considéré comme égarement provisoire, accidentel ou perturbateur, dû à l'insuffisance de l'éducation. Si on définit uniquement homo comme sapiens, on en occulte l'affectivité et on la disjoint de la raison intelligente. Or, il n'y a pas d'intelligence sans relation (voire Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron, décrit par Jean Itard, qui a tenté d'effectuer une rééducation sans grands résultats, et au sujet duquel Truffaut a fait un film) Et il n'y a pas de relation sans affects. Intelligence et affectivité sont corrélées..L'affectivité est à la fois ce qui nous aveugle et ce qui nous éclaire... Homo sapiens est donc aussi homo demens. (p.59)

 

 

L'exemple de la rationalité et de la rationalisation

 

« Rationalité et rationalisation sont issues de la même source, c'est-à-dire du besoin d'avoir une conception cohérente, justifiée par une argumentation fondée sur l'induction et la déduction. La rationalité recherche et vérifie l'adéquation entre le discours et l'objet du discours, mais la rationalisation, elle, s'enferme dans sa logique. A partir d'un postulat ou d'un constat limité, elle tire des conséquences logiques absolues en perdant, en cours de route, le support empirique. La rationalisation s'auto-confirme sans tenir compte de l'expérience ou des évènements du monde réel, par la seule cohérence de son propre discours. La rationalité, en revanche, accepte que ses propres théories soient « biodégradables », qu'elles puissent être éventuellement renversées par des arguments ou des évènements qui la contredisent.
Nous devons savoir, qu'il y a toujours un risque du délire de la raison. (P.64)

 

 

La dialogique : une prise en compte de la complexité

 

Être rationnel, ne serait-ce pas comprendre les limites de la rationalité et de la part de mystère du monde ? La rationalité est un outil merveilleux, mais il y a des choses qui excèdent l'esprit humain. La vie est un mixte d'irrationalisable et de rationalité. (p.66)... Tout comme l'homme est un mixte de sapiens et de demens. Il convient de prendre en compte cette complexité. Le concept dialogique évoque la fusion en une unité complexe de deux logiques différentes, complémentaires et antagonistes. Ce mot n'a pas d'héritage philosophique, scientifique ou épistémologique connu. Il apparaît comme réponse au défi de la complexité du réel qui met en échec nos logiques coutumières (aristotélicienne, cartésienne,etc...); il nécessite une révolution de la pensée et des mentalités. Un des apports majeurs de la pensée complexe est de faire surgir au cœur de notre conscience le problème de la contradiction au sein du réel, problème résolu dans la pensée classique soit par la liquidation de la contradiction comme voile de la simplicité du réel, soit par la hiérarchisation de diverses logiques débouchant sur une synthèse dont la teneur n'est rien de plus que l'élimination de la contradiction, donc de la diversité, soit encore par l'isolement ou l'enfermement de chaque logique. La dialogique va au-delà de la dialectique

 

 

Assumer les dialogiques humaines

 

a - Il y a une dialogique bonheur/malheur

Assumer les dialogiques humaines c'est assumer les contradictions. L'aptitude au bonheur, c'est l'aptitude au malheur...Aimer, c'est aussi souffrir...Si on a peur de souffrir on ne peut pas aimer vraiment...le Tao-tö-king dit « le malheur marche au bras du bonheur, le bonheur couche au pied du malheur »..

 

 

b- Il y a une dialogique prose/poésie.

« La vie est un tissu mêlé de « prose » et de « poésie ». On peut appeler « prose » les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l'existence. On peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second (la poésie, la musique,, la danse, la jouissance, l'amour) Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie et il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie.

 

 

c- Il y a une dialogique savoir/non-savoir

J'ai besoin de connaître, d'autant plus que les sciences apportent des révélations sur la vie, sur l'univers, sur la réalité...Mais jusqu'où mon besoin de connaissance est-il raisonnable ? Je sais qu'acquérir un savoir total est une tâche impossible. Je vois et je vis cette contradiction.

 


Finalement je crois que les grandes lignes de la sagesse se trouvent dans la volonté d'assumer les dialogiques humaines : la dialogique sapiens/demens, la dialogique prose/poésie.... (p76)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.