Le rire, l'humour

 Le philosophe grec Démocrite inquiéta un jour les habitants de la cité d'Abdère. Qu'en était-il de sa santé mentale? Ils en appelèrent à Hippocrate. Démocrite semblait pris de rire fou. En fait, tout le faisait rire, les choses graves comme les choses légères, l’exercice d’un métier, la promotion sociale, un discours donné par quelqu'un devant la foule, le mariage de l'un ou les mésaventures d’un autre. Il avait pris l'habitude de se promener sur le port en éclatant de rire...

 

Le philosophe grec Démocrite inquiéta un jour les habitants de la cité d'Abdère. Qu'en était-il de sa santé mentale? Ils en appelèrent à Hippocrate. Démocrite semblait pris de rire fou. En fait, tout le faisait rire, les choses graves comme les choses légères, l’exercice d’un métier, la promotion sociale, un discours donné par quelqu'un devant la foule, le mariage de l'un ou les mésaventures d’un autre. Il avait pris l'habitude de se promener sur le port en éclatant de rire...

Le philosophe expliqua à Hypocrate : « Je ris d’un unique objet, l’homme plein de déraison, vide d'œuvres droites, puéril en tous ses projets, souffrant sans nul bénéfice des épreuves sans fin, poussé par ses désirs immodérés à s’aventurer jusqu’aux limites de la terre… »

 

Après une conversation avec le vieil homme, Hypocrate rassura les villageois. Démocrite n'est pas fou. Il rit de ce qui, pour lui est hilarant de bêtise, mais qui, aux yeux de ses concitoyens est une scène quotidienne des plus banale. Le poète latin Juvénal dira : « Toute rencontre avec les hommes fournissait à Démocrite matière à rire. »

Peut-être pouvons-nous retrouver cette phrase de Rimbaud dans le prologue d'une saison en enfer :

« ...Et j'ai joué de bons tours à la folie. Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot »

Le rire est souverain et le rieur, qui élit son objet, est irréfutable. Pourquoi rit-on de ce qui n'est pas drôle ? Parce c'est drôle et que les autres ne le savent pas...

 

 

Entre le rire de Démocrite et les lamentations d'Héraclite

 

La condamnation de la vaine agitation humaine, le sentiment de l'absurde qui en découle, est la source du fou rire de Démocrite. Mais son rire n'est pas méprisant. Il rit forcément aussi de lui. Par la puissance de son seul regard, il fait de la vie des hommes une scène comique, peuplée de pantins désarticulés agités sans relâche par une main invisible.

Héraclite, devant le même spectacle des hommes, confrontés aux limites de leur condition, montrait un visage continuellement triste avec les yeux toujours pleins de larmes.

D'où vient l'effet comique ? De la mise à distance et de la mise en spectacle. On peut rire, même de ce qui n'est pas drôle, et c'est toujours une certaine mise en perspective qui crée le comique

 

 

Freud et le mot d'esprit

Sans le rire libérateur, dit Freud, l’homme ne supporterait pas le carcan, la camisole de force, les inhibitions, que suscite en permanence la société. Mieux vaut en rire ? Mais peut-on rire de la mort par exemple, l’intolérable absolu ? Oui... pour Freud, la capacité d’humour « sauve » de cet intolérable.

L’humour du condamné à mort qui monte sur l’échafaud un lundi lui permet de déclarer : « Voici une semaine qui commence bien ! » Il ne le dit pas d’abord pour être entendu mais pour lui-même, pour que même face à la pire des situations, il puisse encore rire. Cet homme-là se conduit comme si l’instance morale qui est en lui, lui murmurait à l'oreille : « ne te prends pas au sérieux, le monde n’est qu’un jeu d’enfant, il vaut mieux rire que pleurer. »

« L’humour, c’est cette capacité qui, dans les pire situations, montre assez de force pour se faire rire soi-même de soi-même, des malheurs qui nous arrivent. Malgré tout il permet de garder une bonne image de soi. L’humour est le seul comportement capable d’éviter la mélancolie, cette maladie de l’individu qui passe son temps à se faire des reproches, à se sentir coupable de tout ce qui lui arrive. » (Lucien Degoy, « Le mot d’esprit, l’humour, la mort et Freud selon Sarah Kofman », article paru dans l'humanité 25/01/94)

 

 

Le rire peut-il être déplacé ou scandaleux ?

Si rien n'est drôle en soi, tout est-il potentiellement drôle ? Peut-on rire de tout ? Sans doute, mais pas avec n'importe qui, ni dans n'importe quel contexte. Il n'y a pas de cause illégitime du rire, mais il y a des rires scandaleux. Dans les cas où l'empathie est possible, le rire devient jouissance de la souffrance d'autrui, et il est déplacé. Si ce dont on rit n'est jamais drôle en soi, parfois on ne devrait pas rire de ce qui n'est pas drôle

 

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