René Char et Albert Camus: de la poésie et de la philosophie

Certains livres sont essentiels. On y revient toujours. Ils sont tellement lus et relus que les pages se détachent du volume, et qu'il faut constamment les reclasser dans l'ordre. Ainsi en est-il, pour moi, des notes, prises par René Char, entre entre 1943 et 1944, alors qu'il commandait pour la Résistance, le service action parachutage de la zone Durance, sous le nom de « capitaine Alexandre ». Publiées, une fois la France libérée, ces notes « Feuillets d'Hypnos », dédiées à Albert Camus, prennent place dans un recueil, intitulé « Fureur et mystère ».

Certains livres sont essentiels. On y revient toujours. Ils sont tellement lus et relus que les pages se détachent du volume, et qu'il faut constamment les reclasser dans l'ordre. Ainsi en est-il, pour moi, des notes, prises par René Char, entre entre 1943 et 1944, alors qu'il commandait pour la Résistance, le service action parachutage de la zone Durance, sous le nom de « capitaine Alexandre ». Publiées, une fois la France libérée, ces notes « Feuillets d'Hypnos », dédiées à Albert Camus, prennent place dans un recueil, intitulé « Fureur et mystère ».

 

Dans l'action, face à la mort quotidienne, le poète n'a plus le temps ni la liberté de composer, mais il prend des notes sous forme d'aphorismes...Il revendique la force des mots et de la poésie : si « le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir », c’est qu’« à chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir ». Le poète refuse de publier pendant l'occupation, mais il continue à écrire.

 

 

 

Les billets à Francis Curel

Dans un billet à Francis Curel écrit en 1941 recueilli dans Recherche de la base et du sommet, René Char explique qu'il ne peut plus rien publier parce que : « On peut être un agité, un déprimé, ou moralement un instable, et tenir à son honneur ! »

« Certes, il faut écrire des poèmes, tracer avec de l'encre silencieuse la fureur et les sanglots de notre humeur mortelle, mais tout ne doit pas se borner là. Ce serait dérisoire...<...>.. Je te recommande la prudence, la distance. Méfie-toi des fourmis satisfaites. Prends garde à ceux qui s'affirment rassurés parce qu'ils pactisent. Ce n'est pas toujours facile d'être intelligent et muet, contenu et révolté...<...> ...Confie-toi à voix basse aux eaux sauvages que nous aimons. Ainsi tu seras préparé à la brutalité, notre brutalité qui va commencer à s'afficher hardiment...Est-ce la porte de notre fin obscure, demandais-tu ? Non. Nous sommes dans l'inconcevable, mais avec des repères éblouissants »

 

 

 

 

Les feuillets d'hypnose

La poésie doit à la fois permettre de faire face aux « fureurs » de l’histoire, en aidant à les affronter, et devenir le moyen majeur pour l’exploration de ce « mystère » essentiel qui, conduisant l’homme indéfiniment sur les chemins de la destruction, lui fait oublier les beautés sauvages de la vie. Le poète livre ici ses interrogations aigües et douloureuses sur son action et ses missions, mais il esquisse également une philosophie, qui le place dans la proximité d'Albert Camus, qui, au même moment écrivait le mythe de Sisyphe.

"Ces notes marquent la résistance d'un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l'inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils, et décidé à payer le prix pour cela."

Voici quelques aphorismes tirés des feuillets :

 

  • L'impossible, nous ne l'atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.

  • Ce qui importe le plus dans certaine situation, c'est de maîtriser l'euphorie

  • L'éternité n'est guère plus longue que la vie

  • Ensoleiller l'imagination de ceux qui bégaient au lieu de parler, qui rougissent à l'instant d'affirmer. Ce sont de fermes partisans

  • L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté

  • Entre la réalité et son exposé, il y a ta vie qui magnifie la réalité et cette abjection nazie qui ruine son exposé.

  • Il semble que l'imagination, qui hante a des degrés divers l'esprit de toute créature soit pressée de se séparer d'elle quand celle-ci ne lui propose que « l'impossible » et « l'inaccessible » pour extrême mission. Il faut admettre que la poésie n'est pas partout souveraine.

  • L'acte est vierge, même répété.
  • La lucidité est la blessure la plus appropriée du soleil

  • L'homme est capable de faire ce qu'il est incapable d'imaginer. Sa tête sillonne la galaxie de l'absurde

Lorsqu'il publie "les feuillets", René Char les dédicace à Albert Camus

 

 

 

René Char et Albert Camus

Les quelque deux cents lettres inédites rassemblées dans leur « Correspondance (1946-1959) » publiée chez Gallimard attestent de leur amitié née dans les lendemains de la libération. Elles retracent ce que furent les engagements et les travaux communs des deux hommes après-guerre, et leur proximité attentive et réciproque.

« Avant de vous connaître, écrit Camus, je me passais de la poésie. Rien de ce qui paraissait ne me concernait. Depuis deux ans au contraire, j'ai une place vide, un creux que je ne remplis qu'en vous lisant, mais alors jusqu'au bord »(16 mai, 1956)

« Fureur et mystère est le plus beau livre de notre malheureuse époque. Avec vous le poème devient courage et fierté. On peut enfin s'en aider pour vivre » (21 septembre 1948)

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