L'air de la folie et les sourires du sage

Il faut parfois donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer des entrées. Lao Wang avait coutume d'offrir en pâture à ses familiers ,et à quelques autres, le récit de certaines de ses expériences ; ou, plus exactement, parce qu'il convient d'être précis, il leur servait des tranches de sa propre expérience, accommodées avec une sauce de son cru...Ses amis glosaient. Ils commentaient...Ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord... et Lao Wang, silencieux, les écoutait.

Il faut parfois donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer des entrées. Lao Wang avait coutume d'offrir en pâture à ses familiers ,et à quelques autres, le récit de certaines de ses expériences ; ou, plus exactement, parce qu'il convient d'être précis, il leur servait des tranches de sa propre expérience, accommodées avec une sauce de son cru...Ses amis glosaient. Ils commentaient...Ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord... et Lao Wang, silencieux, les écoutait.

 

- Dis-nous, Lao Wang, Qu'est-ce qu'elles veulent dire au juste tes histoires ? Est-ce qu'elles ne risquent pas d'encourager un penchant au négativisme, à l'àquoibonisme, au désespoir, à la mélancolie, à la tristesse, au désengagement, à la censure ?

 

- Non, non, fit un autre...Elles n'ont rien de négatif. Tu sais comme moi qu'il nous arrive à tous d'évoquer aussi bien nos colères que nos plaisirs, nos tristesses, comme nos joies, et nous nous en tenons là. Ce que nous raconte Lao Wang, c'est la vie après ça...après colères et plaisirs, après joies et tristesses...Ces histoires au fond, ne sont que des épilogues, du postvécu... Ne suis-je pas dans le vrai, hein, Lao Wang ?

 

Un troisième intervient :

 

- Ne l'ensevelissez pas sous les fleurs ! Selon moi, les histoires de Lao Wang, c'est comme peigner la girafe, c'est le bruit du vent de l'oisiveté dans l'arbre de la langue où il se tient perché, c'est mla même chose que d'appeler « belle sœur » sa « belle-mère », de peur de lui déplaire, c'est le tout venant du quotidien, la menue monnaie de la parlerie...du pur bavardage...Puisqu'il a du temps, il faut bien qu'il débite ses balivernes...que pourrait-il raconter, sinon, je vous le demande ?...

 

Puis un autre :

 

- Je pense que Lao Wang évoque son cas personnel, pour empêcher les autres comme moi, de parler et de garder le pouvoir que lui procure notre écoute...Cela se fait au détriment de l'intérêt général !

 

Il s'en trouva encore un pour dire :

 

- Bah ! Balivernes, billevesées, coquecigrues, et autres pets de lapin, qu'importe, même à dormir debout, ce sont tout de même des histoires...je ne vois pas qu'elles soient inaccessibles à l'entendement...

 

Et tous en chœur, finalement :

 

- Alors, Lao Wang, départage-nous, qu'est-ce que tu en dis, toi ?

 

Mais Lao Wang, l'air à la fois d'un idiot et d'un sage, tout ensemble sincère et tartufe, radieux et lugubre, Lao Wang sourit, sans autrement répondre...

 

Le texte t'appartient, ô lecteur bénévole...Avec le sourire viendra le sens

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[d'après Wang Meng, 2003, Les sourires du sage, édition Bleu de Chine]

 

 

 

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