Borges, la culture et le chaos

Pour Gilles Deleuze et Félix Guattari (« Qu'est-ce que la philosophie ? »,Paris, Ed. de minuit, 1991), l'inexplicable prend la forme d'un d'un chaos, perçu comme un "abîme indifférencié"ou un "océan de la dissemblance" : « nous demandons un peu d'ordre pour nous protéger du chaos »...

Pour Gilles Deleuze et Félix Guattari Qu'est-ce que la philosophie ? »,Paris, Ed. de minuit, 1991), l'inexplicable prend la forme d'un d'un chaos, perçu comme un "abîme indifférencié"ou un "océan de la dissemblance" : « nous demandons un peu d'ordre pour nous protéger du chaos »...En effet, rien n'est plus angoissant pour l'homme que d'avoir des idées chaotiques, prises dans un mouvement incessant, où rien n'est stable et où tout se confond. Aussi, cherchons-nous à mettre de l'ordre dans le chaos...Tel est le rôle de la culture : mettre de l'ordre dans le chaos et contenir l'angoisse qu'il génère

Pourtant, l'inexplicable, le non-maîtrisable, le chaos, s'activent toujours derrière le paravent de la culture, renvoyant l'homme à l'angoissante béance qui signe ses limites. Il n'y a pas de savoir total. Le savoir humain ne fait que masquer le désordre, ce non-savoir, qui vient le bousculer, le modifier, le transformer, dans un mouvement sans cesse inachevé. L'ordre n'est jamais définitivement acquis, il ne peut s'appréhender qu'à partir du désordre où il faut se risquer pour remettre de l'ordre...

 

 

 

La bibliothèque et la mise en ordre du savoir

Dans une nouvelle intitulée « la bibliothèque de Babel », publiée dans son recueil « fictions », en 1940, l'écrivain cubain Jorge Luis Borges aborde ce qui pourrait constituer la base du rapport au savoir et à la culture de l'être humain. L'auteur imagine la totalité de la culture humaine stockée et exposée sur les étagères d'une bibliothèque à l'architecture labyrinthique, composée de pièces hexagonales, reliées entre elles par des couloirs et des escaliers, avec un jeu de miroirs brouillant les pistes, espace infini, interminable, dans lequel chacun peut se perdre. Les livres rassemblés en ce lieu s'entassent sur les étagères. Ils contiennent tout ce qu'il a été possible d'exprimer, dans toutes les langues depuis le début de l'écriture. L'ensemble du savoir humain qui prétend donner une cohérence au chaos se trouve ainsi totalement conservé, rangé, mis en ordre méthodiquement, de manière quasi obsessionnelle : chaque pièce hexagonale comporte le même nombre d'étagères, chaque étagères le même nombre de livres, chaque livres le même nombre de pages, chaque page le même nombre de mots. Les lecteurs s'engagent alors dans une quête éperdue avec l'espoir fou d'accéder à cette totalité, susceptible d'apporter la fin du manque de savoir, derrière laquelle se profile la maîtrise et la toute puissance...

 

 

 

Derrière l'ordre, la permanence du chaos

Mais l'ordre obsessionnel ne suffit pas à effacer le désordre auquel confronte la réalité. D'une part dans le tout se cache les pièges du mensonge et de l'erreur qui viennent se glisser au même titre que le savoir vrai dans les écrits des hommes, et d'autre part, le lecteur acculé à ses propres limites est dans l'incapacité de tout lire... S'impose alors un travail de synthèse, travail de dé-construction et de reconstruction visant à donner du sens à la totalité, impliquant l'exercice d'un jugement, d'un choix entre l'utile à retenir et l'inutile à oublier, à rejeter. Inévitablement un tel travail comporte une part de subjectivité et entérine de fait l'inaccessibilité du savoir total au moment où l'on se réclame de sa recherche. Ainsi, paradoxalement, la totalité stockée rend aveugle au savoir total alors que celui-ci, croit-on se cache en elle...

 

 

La quête du chainon manquant

La quête du chainon manquant passe alors, pense-t-on, par la quête d'un seul livre, synthèse de tous les autres, certainement déjà écrit par quelqu'un, mais noyé dans la multitude, exposé sur une étagère quelconque au cœur de la bibliothèque. Ainsi se trouve fantasmé le savoir convoité : il existerait un volume, dissimulé dans la totalité du savoir humain, permettant de tout savoir. Il suffirait de le découvrir. Borges parle alors du désarroi éprouvé devant la certitude de cette synthèse existante et introuvable, cachée sur une étagère, livre parmi les livres que rien ne distingue des autres. Quelqu'un pense-t-on, doit avoir un jour trouvé ce livre ; celui là possède le secret, retrouvant ainsi le pouvoir des dieux

« Sur quelques étagères, raisonnait-on, il doit exister un livre qui est la clef et le résumé parfait de tous les autres : il y a un bibliothécaire qui a pris connaissance de ce livre et qui est pareil à un dieu »

 

 

 

Le secret

A partir du moment où l'homme pense que les réponses existent, le désordre n'est qu'apparent et la quête est jouable. Face au chaos, derrière le mystère, les hommes imaginent l'existence d'un secret dont la connaissance permettrait de mettre en lumière ce qui est dissimulé. Reste alors à se lancer dans une quête effrénée, dans ce qui pourrait être un jeu de piste passionnant, grâce aux signes que le secret (à travers un langage auquel il croit échapper, mais qui l'habite) dévoile. Ainsi se constitue la culture dans une dynamique incessante entre le tout-savoir impossible et le non-savoir insupportable, entre le désir et l'interdit, entre la transgression et la culpabilité. Ou bien il s'agit de respecter le secret et de l'entretenir pour éviter la rétorsion des forces imprévisibles du « maître du secret » et la pensée magique ou religieuse constitue une réponse », ou bien le désir de savoir pousse à la transgression et il s'agit d'affronter le secret en essayant de le réduire, ce que propose la connaissance scientifique, ou bien l'intention est de sublimer le secret et l'art peut jouer ce rôle

 

 

 

La permanence du non-savoir

La pensée, le savoir, la culture, permette de mettre de l'ordre sur le chaos et de contenir « l'angoisse inimaginable » qui en résulte, mais ils consacrent la permanence d'un non-savoir, d'un savoir manquant dont la représentation pour l'homme prend la forme d'un secret (secret divin, secret des parents, secret des maîtres). Le secret est coexistant au genre humain et ses effets génèrent la culture dans toute sa diversité (religion, philosophie, sciences, rites, mythes, art, technique et technologie...

 

Borges nous aide à penser, ainsi, me semble-t-il, les difficultés d'enseigner et d'apprendre...

 

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