Apprendre lance l'errance

Aucun apprentissage n'évite l'errance dans l'aire du secret. En quittant la rive des certitudes ou des croyances anciennes, en perdant le confort des appuis initiaux, le sujet affronte la solitude, et il rencontre l'autre avec sa capacité de duperie... C'est ainsi qu'il aborde l'énigme pour s'émanciper de la dépendance, pour perdre de la vulnérabilité, pour approcher une réalité, indifférente à son désir (Michel Serres, Le Tiers-Instruit, éd. François Bourin, Paris, 1991)

Aucun apprentissage n'évite l'errance dans l'aire du secret. En quittant la rive des certitudes ou des croyances anciennes, en perdant le confort des appuis initiaux, le sujet affronte la solitude, et il rencontre l'autre avec sa capacité de duperie... C'est ainsi qu'il aborde l'énigme pour s'émanciper de la dépendance, pour perdre de la vulnérabilité, pour approcher une réalité, indifférente à son désir (Michel Serres, Le Tiers-Instruit, éd. François Bourin, Paris, 1991)

 

Aucun apprentissage n'évite la déchirure, la fréquentation de l'incertain, la familiarité du doute, le désarroi de la désillusion, la défiance envers l'autre, la crainte de n'être pas « reconnu ». Tiraillé entre fascination et résistance envers celui qui sait, il nous faut « relativiser » nos maîtres en éclatant la quête vers de multiples autres, qui savent et se contredisent parfois, et qui peuvent tout à la fois aider ou induire en erreur. La voyage est semé d'embûches. Il y a des écueils. On peut se perdre, se noyer dans l'illusion, ou s'aliéner à l'autre...Mais derrière chaque secret dévoilé se cache un autre secret à lever, et nul n'arrive à la fin du voyage, puisque le savoir lui-même contient le secret...

 

 

Un voyage semé d'embûches

Le pédagogue est un passeur. Il marche avec l'enfant dans l'espace du secret, au cœur de cette dynamique. Il l'accompagne dans cette errance. Il ne se substitue pas à lui. Il ne se met pas à sa place. Il reconnaît le désir de l'autre, il reconnaît son propre désir et il leur donne un contenant, en mettant l'objet culturel commun en travers de la route. Cet objet entérine la Loi, en proclamant l'interdit, pour détourner le désir vers un chemin de traverse, symbolique, qui n'est pas le chemin naturel...le voyage sur ce chemin là oblige à l'effort, aux rencontres avec d'autres, à la longue durée, au manque, à la non-maîtrise, à l'obligation de faire des choix, à l'incertitude, au doute, à la solitude... le désir détourné est le palpitant moteur de la quête, celle d'un inaccessible retour au paradis perdu de l'origine :

- l'autre est le vecteur de l'accession au savoir

- le savoir est l'héritage mis au travers du chemin, créé, transmis et appréhendé dans l'espace du secret

- le secret est une représentation de l'inaccessible (voire Borges et la Bibliothèque de Babel)

 

 

 

La vulnérabilité au coeur du voyage

Apprendre engage, non sans appréhension, non sans inquiétude, non sans angoisse à affronter son ignorance et à se heurter à l'autre, détenteur du savoir, au cours d'un voyage incertain et risqué dont l'enjeu est une quête identitaire (Qui suis-je ?), porté par le désir d'être tout et la peur de n'être rien. L'objet culturel est mis en travers du chemin de cette quête identitaire subjective, où il est question d'être reconnu et de se faire une place parmi les autres...l'errance s'effectue dans un espace énigmatique entre soi et l'autre, entre le savoir et le non-savoir, entre le désir d'être (l'idéal) et l'autre être celui que nous révèle l'autre, dans l'inquiétante étrangeté de son miroir, en renvoyant le désir à l'interdit d'être tout.

 

 

 

Derrière le paravent de l'apparence

Dans cette quête, le sujet n'est pas à l'abri de ses propres illusions. Il le sait. Il en a fait l'expérience : le désir peut être pris pour la réalité. Au début il s'en tenait à l'immédiateté, à l'évidence, à l'apparence. Il croyait tout savoir et tout pouvoir en s'aveuglant à l'autre. Il était tout. Puis, petit à petit, les certitudes se sont effritées, et il s'est découvert ignorant, vulnérable, dépendant, incomplet, totalement soumis à l'aléa et au pouvoir de l'autre. Avec une « angoisse inimaginable » (Winnicott), il a éprouvé le sentiment de n'être plus rien... Il a senti la menace mortelle de la désillusion...il s'engage sur le chemin de traverse avec l'idée de se modifier, de grandir, de devenir plus fort, de sortir de la vulnérabilité. Voilà la véritable « urgence de la vie », voilà la quête !

 

 

La duplicité

Le sujet rêve encore d'être tout, mais il a perdu l'innocence. Il ne peut plus éviter l'autre, qui lui interdit d'être tout, et il doit faire le deuil de son rêve. La suspicion devient la règle. Il se méfie de son désir qui peut porter vers l'illusion. Il se méfie de l'apparence des choses ; et il se méfie de la duplicité de l'autre. Il est travaillé par deux forces antagonistes : l'une pousse vers la dépendance, vers l'imitation, vers l'identification, l'autre pousse vers l'autonomie, vers la différenciation. Mais il s'agit de devenir autre...

 

 

Devenir autre, tel est l'enjeu

« Je est un autre » dit, le poète. Partir à la découverte de cet autre « Je », en se confrontant à un autre, qui n'est pas « Je », porteur d'un autre désir et d'un autre savoir, voilà l'enjeu...Ce mouvement oblige à se placer sous la dépendance de « celui qui sait », en prenant le risque de tomber dans le piège d'un désir qui n'est pas le sien. Capté par le désir de l'autre, chacun peut s'y perdre et s'y aliéner. Il est question d'être reconnu dans son propre désir pour ne pas disparaître dans l'autre. Dans cette errance avec l'autre, le désir de savoir se mêle au désir d'emprise. C'est pourquoi le savoir qui s'expose dans la parole de l'autre place le sujet entre fascination et résistance critique.

 

 

L'espace du secret

Détenu par l'autre, le savoir a bien le halo de la totalité tant désirée et interdite, mais il ne l'est pas réellement ; et comme il ne se dévoile pas totalement dans l'immédiateté, le sujet a le sentiment que quelque chose est à chercher au-delà de ce qui s'énonce. Porté par un autre désir, l'autre ne dit vraisemblablement pas tout ce qu'il sait, pour maintenir l'emprise. S'ouvre alors un « espace potentiel » (Winnicott) où se déploie le désir de lever le secret et l'emprise. Cet espace de secret, où est entériné et reconnu le manque de savoir, où chacun montre et cache ce qu'il sait pour exercer son emprise et se défaire de celle de l'autre, c'est l'espace de la quête. Là peuvent se travailler simultanément, le deuil et le rêve du savoir absolu et de la maîtrise totale. Mais là aussi agissent simultanément les forces du secret : le désir et l'interdit de savoir et d'apprendre...

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