Le vertige de la démocratie

La représentation du pouvoir fait surtout référence à un exercice solitaire. Des décisions graves sont prises par des personnes seules. Pourtant, il est probable que ce modèle ne soit plus du tout adapté, ni à la démocratie, ni à la complexité du monde.

Le vertige de la démocratie

La cinquième République fait bien les choses. Il faut avoir la naïveté de croire qu’une personne, en général un homme, peut présider aux destinées d’un pays. A la monarchie de droit divin a succédé la monarchie de droit républicain. L’élection vaut sacrement. Les qualités personnelles des candidat.e.s et de l’élu.e représentent la garantie d’une politique menée dans le sens de l’intérêt général. Le bon roi n’est pas si loin.

C’est absurde. Il n’y a vraiment aucun rapport entre une émission de télé-réalité et une réflexion sur les politiques à mener ; entre le vedettariat et la responsabilité publique. Qui peut croire sérieusement que la France peut être gouvernée par une personne décidant de tout ? Qui peut se dire en déposant son bulletin dans l’urne : j’espère qu’il prendra bien soin de moi parce que je l’aime bien. Ce ridicule tue la démocratie.

Le problème est que les détracteurs du monarque républicain, du coup d’état permanent, se sont si bien coulés dans le moule qu’ils ne se donnent même plus les moyens - intellectuels et surtout politiques - de subvertir ce modèle. A eux aussi, nous sommes censés donner carte blanche. Nous devons les croire sur parole en constatant des failles importantes dans la crédibilité du scénario de la transformation proposé. Quand ils n'exercent pas un pouvoir, la campagne électorale permanente est au centre de toute leur activité politique. Dans le camp de la transformation sociale, l’analyse des rapports sociaux en général et de la domination en particulier, la réflexion sur les moyens effectifs de changer la société, ont été remplacées par la simple mise en valeur de personnalité.

Le drame est que cela ne concerne pas que l’élection présidentielle. Aux élections municipales ou aux élections régionales également, une personne providentielle, une personne seule sur l'affiche, va prendre les bonnes décisions pour des centaines, des milliers voire des millions d'autres. Ce sont pourtant des scrutins de liste. Les citoyens ont depuis longtemps mis hors du jeu, c’est désormais aux colistiers de se faire discrets et beaucoup sont, de fait, inexistants. Il n'y a pas que l'Assemblée nationale qui soit devenue une chambre d'enregistrement; les assemblées municipales ou régionales ont tendance à le devenir également. Même au plus petit échelon, des personnes décident seules...parfois, avant même d’accéder aux responsabilités. Cela facilite grandement les revirements, les trahisons et les forfaitures. Certaines configurations locales d'entre deux tours sont surprenantes du point de vue de la logique politique. Cependant, le politicien, même repeint en simple citoyen, se préoccupe avant tout de son propre intérêt et ne craint ni la contradiction, ni la caricature.

En d’autres termes, tous les travers antidémocratiques du gouvernement représentatif s'accentuent. Une des conséquences simples de cette situation est l’infantilisation permanente des citoyens ; y compris au sein d’organisations politiques ne faisant aucun cas de la parole, des idées, de leurs propres militants.

Le combat politique devient le combat électoral. Ce qui implique des mécaniques huilées, des organisations militaires, ne laissant aucune place aux avis divergents ou aux points de vue nuancés ; laissant peu de place à la culture démocratique faite de confrontations de points de vue et d'élaboration collective.

Les militants ont tendance à devenir des supporters ; la culture politique émancipatrice est remplacée par la culture médiatique dominante. L’existence politique se réduit à l’existence médiatique ; avec ce que cela implique de vedettariat et d’appauvrissement de la pensée ; avec ce que cela implique de soumission à l’ordre établi. Les bons clients sont amateurs de clashs et de punchlines ; ils n’ont pas le temps de s’intéresser à la complexité du réel et des éléments de langage tiennent lieu d’argumentaire.

Il est impossible de supposer qu’une société peut être transformée sans l’action de ses membres. Aux militants, à l’avant garde, ont succédé des supporters, à l’arrière garde, incapables d’épouser les aspirations majoritaires, inaptes à entendre les changements de leur propre société, incompétents pour dessiner une perspective collective positive. La logique des appareils est fait de petits calculs électoraux. Que les partis politiques de masse soient remplacés par des start up et des entreprises personnelles ne changent rien à l’affaire. Ce sont juste des partis comme les autres, la démocratie interne en moins.

Les citoyen.ne.s le savent et le sentent. Ils ont compris que les institutions démocratiques dysfonctionnent. Gouverner c’est choisir lorsque les gouvernants peuvent le faire. Gouverner c’est mentir lorsque les gouvernants ne peuvent plus rien faire. Le démantèlement de la puissance publique via la loi du marché est au coeur du problème démocratique. Il peut difficilement être résolu par des personnes ayant pour seule ambition de se partager des segments du marché électoral.

Les citoyen.ne.s doivent donc reprendre le pouvoir. Sur leur vie, sur leur environnement, sur leur monde. Cela peut faire peur. Cela peut enthousiasmer. Il est possible que, collectivement, nous ne soyons pas motivés à l’idée de tenir compte de la médiocrité des « responsables » en place. De toute évidence, un autre modèle doit être mis en place;plus égalitaire, plus respectueux; plus fort aussi car plus cohérent. Du sommet de l’État à la somme des élus locaux, cela respire peu l’intelligence collective et l’altruisme. Nous ne valons pas mieux en tant que personne. Nous voulons autre chose en tant que citoyens. La confiscation du pouvoir par quelques uns démontre en permanence ses limites. Elle empêche notamment toute élaboration collective à même de faire face au monde se présentant devant nous. A l'heure de l'anthropocène, les génies ont vécu. Nous n’avons donc plus tellement le choix. Le vide laissé par ceux qui occupent actuellement la place est immense. C’est impressionnant. Il va falloir s’y mettre et tout repenser par nous mêmes. C’est le vertige de la démocratie.

Cette situation fait suite à un constat sans appel : nos dirigeants actuels ne garantissent même plus la survie de leur propre société. La société civile – cette notion surréaliste dans une démocratie digne de ce nom – a intérêt à se mobiliser. Les citoyen.ne.s doivent se faire à l’idée qu’ils doivent gouverner.

Les experts des tableaux excel n’ont même pas su gérer un stock de masques. Les experts ne voient pas venir les conséquences du réchauffement climatique. Les experts exercent le pouvoir sans la responsabilité qui va avec. Les experts ne prennent aucun risque, n’ont aucune imagination. Et les politiciens ne se préoccupent que de leur petite personne.

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