«On va y aller en petit groupe»

Je travaille à Mediapart (c’est moi qui passe mes journées sur Twitter et Facebook pour partager les articles du journal). J’habite à quelques mètres de «la belle équipe», le bar où 19 personnes ont perdu la vie hier soir. Hier soir, justement, avec quelques collègues, nous étions à une terrasse à côté de la rédaction, à quelques centaines de mètres de la rue de Charonne.

Je travaille à Mediapart (c’est moi qui passe mes journées sur Twitter et Facebook pour partager les articles du journal). J’habite à quelques mètres de «la belle équipe», le bar où 19 personnes ont perdu la vie hier soir. Hier soir, justement, avec quelques collègues, nous étions à une terrasse à côté de la rédaction, à quelques centaines de mètres de la rue de Charonne. Nous parlions des dessins animés de notre enfance, des consoles de jeux vidéo que nous avions eues, une soirée normale où l’on se détend, où l’on rit. Une collègue avait dit, "allez on prend encore un verre"... Vers 22h15, mauvais réflexe professionnel, je jette un oeil à l’écran de mon téléphone. Une alerte apparaît : «plusieurs fusillades en cours à Paris».
L’insouciance et la bonne humeur s’arrêtent, on ouvre Twitter, on regarde, on cherche des infos, sans trop comprendre.

Des noms de rues, de lieux, de bars qu’on fréquente (Charonne, Oberkampf, Bataclan, Voltaire, Bichat…) apparaissent, accolés à des mots qui ne correspondent pas : « fusillades », « blessés », « tirs », « morts »…

On commence à s’inquiéter, on connaît quelqu’un(e) qui habite là, on va souvent à tel bar. On envoie des textos, on appelle, nos proches font de même. On les rassure : « moi, ça va. »

La télé du bar retransmet toujours le match de foot France-Allemagne, des passants nous demandent si on a vu, si on sait ce qu’il se passe. On répond ce qu’on peut : « il parait que », « il y aurait ».

Vers 23h30, je décide de rentrer chez moi pendant que d’autres retournent à Mediapart. Arrivé à l’angle Charonne/Faidherbe, des gyrophares partout, des policiers, des militaires. Impossible de passer. Un homme crie «c’est la guerre»…

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Nous décidons alors de nous rendre à la rédaction, il y a du monde, on commence à réaliser ce qu’il se passe, on se met au travail (quoi faire d’autre). On suit les infos, le bilan macabre augmente.

Vers 3h, nouvelle tentative de rentrer. Premier barrage de police, deuxième barrage, je contourne le croisement. Au troisième barrage, rue Richard Lenoir, nous sommes plusieurs à habiter à quelques numéros du bar «la belle équipe». On nous dit d’attendre 5/10 minutes. Soit.

Un homme éméché arrive, les policiers le mettent en joue : « arrête-toi ! arrête-toi !», il semble ne pas comprendre. Il est noir, sa première réponse est, « je suis français ! je suis français !». Situation absurde au milieu de la nuit.

« On va y aller en petit groupe » nous dit un policier. Il nous raccompagne tous jusqu’à nos portes. À l’angle, la police scientifique a monté une tente, des corps gisent encore sur le sol, devant ce qui fut la terrasse de "la belle équipe".

Je rentre enfin dans l’immeuble. 127 morts, 200 blessés. La nuit la plus longue, et le weekend arrive...

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