Jean Daniel, témoin du siècle (1920-2020)

Le fondateur du Nouvel Observateur est mort le19 février. J’y ai travaillé pendant plus de 45 ans et présidé près de 10 ans sa Société des rédacteurs. Assez longtemps pour oser ajouter un témoignage personnel aux hommages qui ont suivi sa disparition, la semaine dernière, à l’âge de 99 ans.

J’ai travaillé au Nouvel Observateur, sous la direction de Jean Daniel, vigilante et souveraine puis, au fil du temps, plus distante, pendant plus de 45 ans. J’en ai pendant près de 10 ans présidé la Société des rédacteurs. Assez longtemps pour oser ajouter un témoignage personnel aux hommages qui ont suivi sa mort, la semaine dernière, à l’âge de 99 ans.

On a tout dit, tout écrit depuis longtemps, et plus encore ces derniers jours, sur la vie et la carrière de ce témoin du siècle, « journaliste et écrivain », observateur éclairé du théâtre politique et du chaos du monde. Et inventeur en 1964 avec Claude Perdriel, Hector de Galard, Gilles Martinet, Serge Lafaurie, K.S. Karol, André Gorz et quelques autres, du Nouvel Observateur, carrefour des courants de la gauche non stalinienne qui deviendra en un quart de siècle le premier hebdomadaire français. Avant de péricliter, victime de ses conflits internes et de sa proximité néfaste avec le pouvoir.

Ceux qui connaissaient Jean Daniel ont tenté de dresser la liste des dirigeants et des politiciens français ou étrangers qu’il admirait, écoutait, et dont certains furent ses amis, au prix parfois d’une connivence discutée : Pierre Mendès-France, Michel Rocard, François Mitterrand, Jacques Delors, Edmond Maire, Robert Badinter, Shimon Pérès, Mario Soarès, Ahmed Ben Bella, Hassan II, Felipe Gonzalez…

On a évidemment rappelé l’épisode historique du séjour à Cuba en 1963 où Jean Daniel, alors journaliste à l’Express, débarque porteur d’un message d’ouverture de John Kennedy rencontré quelques semaines plus tôt à Washington et apprend en déjeunant avec Fidel Castro qui a accueilli le message avec « un intérêt dévorant » que Kennedy vient d’être assassiné.

On a tout dit aussi de son amour de la littérature, inséparable de la forme de journalisme engagé, subjectif, qu’il pratiquait et défendait avec passion. De sa familiarité avec le monde des idées. De Camus qui avait guidé sa vie avant leur rupture sur l’Algérie. Des intellectuels, écrivains, philosophes, historiens, sociologues, dont l’œuvre et parfois l’amitié lui étaient précieuses comme Sartre, Guilloux, Morin, Malraux, Furet, Ozouf, Kundera, Soljenitsyne, Foucault…

On a rappelé aussi son enrôlement dans la 2ème DB de Leclerc. Son engagement en faveur de l’Algérie indépendante. Son attachement à une solution négociée et juste du conflit israélo-palestinien garantissant à chacun des deux peuples un État souverain et indépendant vivant en paix et en sécurité.

On a moins souligné un autre combat de Jean Daniel, intime et digne, pour se libérer de ce qu’il appela dans un essai paru en 2008 « La prison juive ». Combat difficile pour cet enfant d’une famille juive de Blida devenue française en application du décret Crémieux de 1870. Car pour pouvoir échapper au « destin carcéral » assigné au peuple juif et se proclamer « d’abord méditerranéen, ensuite français, ensuite juif » et pour être en mesure d’affirmer « Ma composante juive passe après mon désir d’universalité », il lui fallait s’exposer à l’accusation de trahir ses pairs et de renier ses racines. La liberté et l’universalisme auquel il aspirait étaient à ce prix.

La liberté, Le Nouvel Observateur de Jean Daniel en était prodigue. Peu de rédactions en France fonctionnaient dans un esprit aussi libertaire. Aussi bien dans le choix et le mode de traitement des sujets que dans la marche quotidienne de l’entreprise. J’en ai fait pour la première fois l’expérience en 1967, alors que je venais tout juste d’être recruté, à l’occasion d’un conflit – de modeste portée – entre le journal et Pierre Mendès-France.

Pour couvrir et surtout soutenir la candidature aux élections législatives, à Grenoble, de l’ancien président du conseil, figure majeure de la gauche et « parrain » du jeune Nouvel Observateur, la direction de l’hebdomadaire avait décidé de lancer un « Observateur de Grenoble » de 8 pages, inséré au centre de chaque exemplaire du journal vendu dans la ville. La direction de cette opération avait été confiée à l’une des plumes de la rédaction, Josette Alia, qui s’était installée à Grenoble avec Claude Angeli, reporter venu de la presse du PC (et futur directeur du Canard Enchaîné) et l’auteur de ces lignes.

Fraîchement diplômé du Centre de formation des journalistes (CFJ), j’avais publié quelques mois plus tôt dans l’hebdo-école un long reportage sur les innovations politiques grenobloise que quelqu’un, au Nouvel Observateur, avait lu et montré à Jean Daniel. Lequel, après une brève conversation, m’avait embauché à l’essai et immédiatement expédié à Grenoble. L’une de mes premières enquêtes portait sur les « Maisons des jeunes et de la culture » implantées dans plusieurs quartiers de la ville. Le résultat de mes entretiens avec les usagers était accablant : les jeunes se plaignaient de ne pas être suffisamment associés à la programmation des activités et dénonçaient globalement le mode de gestions des MJC. C’est donc ce que j’avais écrit dans mon article en donnant aussi la parole à plusieurs directeurs de MJC.

Je ne savais pas que la majorité d’entre eux figuraient au comité de soutien de Mendès-France. À mon étonnement et à ma grande déception, ce dernier avait très mal pris la chose et demandé à Jean Daniel mon renvoi. Convoqué d’urgence à Paris, j’avais pris l’avion convaincu que mon essai allait tourner court. J’avais tort.

Après avoir écouté mes explications et parlé au téléphone avec Josette Alia, Jean Daniel m’avait dit d’un air bougon : « Vous m’obligez à faire une chose que je n’aime pas : téléphoner à Mendès-France pour lui dire que je ne suis pas d’accord avec lui. » Ce qu’il fit devant moi. Il dit alors à PMF qu’il n’avait aucun reproche professionnel à me faire, que ce que j’avais écrit était vrai et relevait de ma liberté de journaliste, que j’allais donc retourner à Grenoble et qu’il lui demandait de me recevoir et d’écouter mon témoignage.

C’est en souvenir de ce jour-là et de quelques autres que je salue ici Jean Daniel.

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