Le terrorisme est-il une guerre ?

Les islamistes fanatiques ne s’en cachent pas. Ils mènent une «guerre sainte». La France est contrainte de relever le défi d’une guerre d’un autre âge qui est en même temps une guerre très moderne. Combien de temps faudra-t-il pour surmonter l’épreuve ? il faut manifester la même fermeté que celle qui a prévalu contre le nazisme.

Aujourd’hui, un couple de Montpellier est arrêté : un attentat en vue utilisant un faux ventre de femme enceinte pour dissimuler  des armes ? Vrai ou faux ? En cette fin de 2015, des vérifications sérieuses s’imposent.

 Hier, radios et télévisions ont annoncé l’arrestation à Orléans de deux individus préparant un attentat contre des représentants de la force publique. Aucun des deux n’était connu pour être des aspirants terroristes, un seul ayant eu maille à partir avec la police pour des délits de droit commun. Il est apparu toutefois qu’ils avaient des relations avec un « retour de Syrie » – dont on ignore pour le moment s’il était le commanditaire des attentats projetés.

Un double question se pose : la France est-elle en guerre ? Le terrorisme est-il une guerre ?

 

La nation se souvient que l’occupant nazi et la collaboration vichyssoise considéraient les résistants comme des terroristes. La France libre voyait en eux une « armée secrète », que la postérité a nommée « l’armée de l’ombre ». Ils sont désormais l’honneur de la France.

La nation se souvient encore des années 1961-1962 et des attentats qui ont visé le général de Gaulle – lequel a vraiment eu la « baraka » – mais aussi bien d’autres. Cinquante ans après, on se souvient encore de l’attentat contre l’appartement d’André Malraux qui manqua sa cible et défigura la petite Delphine Renard, l’aveuglant pour la vie. Ces attentats n’étaient rien d’autre que la manifestation d’une volonté de guerre civile, vite réprimée et neutralisée. Ils sont considérés comme une honte dans notre histoire. Delphine Renard, qui a su se construire une vie  professionnelle digne et à la hauteur de ses capacités, confiait à L’Humanité en 2012 son incompréhension et son indignation  lorsque le président Sarkozy avait nommé chevalier de la Légion d’honneur un « ancien factieux de l’OAS » et qui fut déchu au début du quinquennat de François Hollande.

D’une manière générale, le terrorisme est une forme de guerre à laquelle les détenteurs du pouvoir (par l’application de la loi ou l’emploi de la force) refusent de reconnaître une quelconque légitimité. Le « terrorisme » des résistants était une forme de guerre de libération nationale tout en revêtant des aspects de guerre civile. Celui des nihilistes russes était une guerre civile minoritaire et révolutionnaire contre le tsarisme finissant. Certains « terroristes » sont des guérilleros et mènent une authentique guerre révolutionnaire pour s’emparer du pouvoir : toute la question est de conquérir un consensus suffisant dans le pays. Le recours aux attentats est souvent une preuve de faiblesse en un moment particulier de la lutte engagée, mais peut accélérer une évolution de la crise – dans un sens ou l’autre.

 

Les islamistes fanatiques ne s’en cachent pas. Ils mènent une « guerre sainte » : le djihad, pour user du vocabulaire à  la mode aujourd’hui. Une guerre, à coup sûr, avec mitraillettes, kalachnikovs et autres armes de poing, grenades de combat, enfilées en ceintures explosives ou non… Où est la sainteté ? Je laisserai d'autres que moi s’exprimer à ce sujet. A mes yeux, les actes de Merah, antisémites, antimusulmans lorsque les musulmans portent l’uniforme français, sont purement et simplement des crimes, d’autant plus odieux quand ils visent des enfants. Les frères Kouachi et Coulibaly conjuguent le fanatisme obscurantiste, la haine de la liberté de penser et l’antisémitisme.  Les tueurs du 13 novembre franchissent un palier supplémentaire. Leur but est de tuer pour tuer, pour répandre la peur, exprimer leur volonté d’exterminer les « infidèles » ; les « hérétiques » : ils commettent des crimes de masse contre l’humanité.

Ils visent en même temps des objectifs symboliques. Le Stade de France recevait le 13 novembre le Président de la République et un ministre allemand. Il fallait des amateurs pour se résoudre à se faire exploser à l'extérieur du stade. Ce n'est pas par hasard qu'un terroriste est revenu plus tard  vers le Bataclan : il pensait pouvoir se faire exploser à proximité d'un ministre ou peut-être même du Président de la République. Imaginez la suite...

 

La France (elle n’est pas seule, hélas !) est donc contrainte de relever le défi d’une guerre d’un autre âge qui est en même temps une guerre très moderne dans ses modalités et son exécution. Cette guerre est dangereuse. Il n’y a pas d’Etat à combattre. L’armée ennemie, dispersée en divers pays, par certains aspects, est invisible voire insaisissable.

De jeunes hommes – et de jeunes femmes, – parfois fraîchement convertis, basculent soudain, sans transition extérieurement perceptible, dans le fanatisme de la guerre islamiste. Il est une étape connue : la délinquance ordinaire, plus ou moins répétée, parfois rare. En ce cas, la prison française, si difficile à réformer en profondeur, a les plus grandes difficultés à empêcher la progression des thèses islamistes les plus fondamentalistes.

Dans ces conditions, la lutte antiterroriste devient compliquée. Il faut se féliciter de toute entreprise criminelle déjouée. Mais il faut avoir conscience qu’il peut toujours y avoir des trous dans les mailles du filet. La presse d’aujourd’hui relève tout échec, impute à l’incompétence du pouvoir en place la responsabilité des échecs. En Belgique, elle se déchaîne lorsqu’il apparaît que le terroriste du Bataclan a réussi à s’échapper parce que la police a retardé son intervention en raison de l’entrée des enfants à l’école. La même police avait reçu des louanges unanimes de la même presse pour sa manière de régler l’affaire de Verviers. Il faut bien vendre du papier.

La France, pour ce qui la concerne, ne peut qu’avoir conscience de la possibilité non exclue d’autres attentats pendant un temps indéterminé. Le ministre de l’Intérieur a pu souligner que depuis 2013, dix attentats ont été déjoués, ce qui n’est pas rien. Il reste qu’en janvier et décembre 2015, deux sanglantes tragédies ont ébranlé la nation. Il peut en arriver d'autres. Les attentats de l’OAS ont été jugulés en deux ans environ. Combien de temps faudra-t-il pour surmonter définitivement l’épreuve des attentats inspirés par Al Quaîda, Daesh et autres organisations de ce type ? Bien imprudent aujourd’hui qui se hasarderait à l’annoncer.

Dans un conflit de ce type entre des Etats reconnus par la communauté internationale et des groupes réunis (par Internet souvent) autour d'idéologies belliqueuses, intolérantes et mortifères, la défense nationale devient un problème épineux. Elle réclame une mobilisation permanente des forces de l'ordre, des services de renseignements,  une adaptation permanente à l’action d’un adversaire réactif : la possibilité de réussite de terroristes – fanatisés jusqu’à souhaiter une mort apportant toutes les félicités de l’Eternel, – relève des lois de la probabilité, de la loi des grands nombres. Nul ne sait ni où ni quand se produira une nouvelle attaque. Dans une guerre, toute offensive surprise peut être momentanément suivie de succès. Dans la guerre terroriste, il n’en va, hélas ! pas autrement

 

Comme dans toute guerre, la France se doit de rassembler des alliés. La situation politique du Moyen-Orient depuis un demi-siècle n’a cessé de se compliquer faute d’une volonté politique de progresser vers un règlement de la question israélo-palestinienne. La question irakienne a déstabilisé le Moyen-Orient à la suite de l’intervention irresponsable de l’administration Bush. La question libanaise, en progressant, a compliqué la question syrienne qui est devenue le cœur de la crise. Et la question turco-kurde y est désormais étroitement greffée. Seul élément positif, la récente décrispation autour de l’Iran. Mais rien ne peut se faire sans le consentement d’une Russie qui exige une ouverture assurée sur la Méditerranée.

Pour isoler et détruire Daesh avec ses prétentions à constituer un Etat fondé sur la conquête et sur une idéologie politico-religieuse  rétrograde et tyrannique, deux exigences primordiales :

-             -un compromis durable avec la Russie (et l’Iran) sur une Syrie retrouvant progressivement son unité et son indépendance ;

-              une volonté internationale de faire de vrais pas en avant vers une paix entre pays arabes et Israël.

Ce n’est pas gagné d’avance. Gagner une guerre au milieu de pays eux-mêmes difficilement capables d’assurer leur unité et la paix civile, est une gageure. La guerre que nous mène Daesh doit être victorieuse pour tous les pays attaqués ou menacés par l’organisation terroriste.

Encore faut-il le vouloir. Devant un adversaire  qui pratique la terreur, qui se moque des lois internationales, pour qui la notion de crime contre l’humanité n’a pas de sens, il faut manifester la même fermeté que celle qui a prévalu contre le nazisme : élargir et consolider les alliances, exiger une reddition sans condition. Et se placer sous le haut patronage de l’ONU dont l’autorité doit être respectée par tous.

23 décembre 2015  (A suivre)

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