Leader, leaders : II. Quel leader pour la gauche des années 2010 ?

La mort de François Mitterrand, conjuguée à l’effacement du PCF et aux difficultés permanentes des Verts à « fidéliser » un électorat, a laissé la gauche dans une relative déshérence – à moins que ce ne soit dans le trop plein des prétendants (à la succession).

La mort de François Mitterrand, conjuguée à l’effacement du PCF et aux difficultés permanentes des Verts à « fidéliser » un électorat, a laissé la gauche dans une relative déshérence – à moins que ce ne soit dans le trop plein des prétendants (à la succession).Je me dois de nuancer la fin de mon billet précédent. F. Mitterrand a visiblement eu la volonté de mettre un successeur en orbite. Dès 1988, il pense à Laurent Fabius pour prendre la tête du Parti socialiste.

 

Il n’est pas suivi (la personnalité de Fabius suscite des réserves voire de l’hostilité) et il se garde désormais d’afficher une préférence. C’est l’autre ancien Premier ministre, Pierre Mauroy, qui est élu. Son âge rassure : il ne peut prétendre à la succession en 1995. Les différends entre Fabius et Jospin en 1985 sur la question de savoir qui doit conduire la campagne électorale, la rupture du courant mitterrandiste au congrès de Rennes, montrent bien de quoi il est question : qui se fera reconnaître comme l’héritier légitime de Mitterrand ? Son successeur à la tête du Parti ou son ancien Premier ministre ? L’affaire du sang contaminé, dans laquelle Fabius est mis en examen après avoir lui-même demandé sa levée d’immunité parlementaire, écarte l’ancien premier ministre. C’est Jospin qui, en 1997, devient premier ministre et peut « naturellement » prétendre à la présidence de la République. L’échec de 2002 le met définitivement hors de course. Fabius, enfin libéré des accusations portées contre lui, ne parvient pas à s’imposer dans les années qui suivent.

 

Comme Mitterrand, Fabius est le politique plein d’avenir qui connaît une « affaire de l’Observatoire ». Mitterrand le comprend et lui fait admettre qu’il ne peut s’y soustraire. En 1965, pour sa première présidentielle, Mitterrand a pu être candidat, même si l’affaire lui fut opposée. Trente ans plus tard, l’affaire du sang contaminé empêche Fabius d’être moralement candidat. Fabius, une bête à concours dans sa jeunesse, a eu contre lui d’être le plus jeune premier ministre dans l’histoire de la France, d’être une cible parce qu’il était tout particulièrement apprécié de Mitterrand, de ne pas être « charismatique ». Il n’est pas un orateur aussi exceptionnel que Mitterrand, mais il sait s’imposer devant une salle, dans un meeting. Comme Mitterrand, il sait dire « non » à contre-courant, par exemple en 2004 lorsque l’essentiel du monde politique et des socialistes pensent le référendum gagné d’avance.

 

Il est en effet attentif, comme Mitterrand, aux résultats électoraux et sait distinguer les évolutions de fond dans les votes. Dès 1996, sur la base d’une réflexion approfondie des résultats du référendum de Maastricht, il pressent les difficultés à venir de la construction européenne. Dans la même période, il se démarque progressivement mais nettement des thèses blairistes. Homme de conviction, il l’est, et n’hésite pas à montrer sa différence, y compris avec Mitterrand au temps même de leur commune splendeur (« Lui, c’est lui, moi, c’est moi »). Il pouvait être un grand leader socialiste, mais son avenir « présidentiel » est maintenant fort incertain. Evidemment, chacun sait que la politique est le seul domaine où se constatent des résurrections plus ou moins inattendues – c’est ce qu’on appelle les miracles de la politique.

 

François Hollande pense pouvoir être le leader dont le PS a besoin. Il a derrière lui, comme L. Jospin il y a vingt ans, une longue carrière d’ancien Premier secrétaire. Ce n’est pas à lui que Jospin a pensé en premier mais il l’a placé à ce poste, qui excluait à ses yeux les responsabilités gouvernementales, pour « tenir » le parti. Il l’a tenu et connaissait sa politique jusque dans les moindres détails – hélas ! bien d’autres responsables l’ignoraient, et il ne s’en est pas suffisamment préoccupé… C’est un orateur plutôt brillant, dont le défaut est parfois de se laisser aller à des plaisanteries politiques faciles (qui ne déplaisent pas toujours à l’auditoire). A la différence de Jospin, mais comme Mitterrand, il a montré un grand savoir-faire, et de la ténacité, pour conquérir ses mandats électifs de député, de maire, de président de conseil général. Il estime avoir les capacités à assumer les responsabilités présidentielles. Au moment où il était à la tête du PS, où il était un vrai leader de parti, il aurait pu être un candidat rassembleur chez les socialistes. Il aurait eu cependant à convaincre toute une partie de l’électorat, dubitative à son égard. Il incarne maintenant, en partie injustement, la période de décomposition du PS. Il assure avoir maintenu vaille que vaille l’unité du PS. Il l’a fait en éludant le plus souvent les problèmes. La candidature de Ségolène Royal, son orchestration par les médias, lui ont été fatales. Son avenir est au moins aussi incertain que celui de Fabius.

 

Ségolène Royal s’estime d’ores et déjà la « leader » qui s’impose. Comme Mitterrand, elle se voit comme la personnalité qui peut transformer de façon décisive le PS. Comme De Gaulle, elle se voit sauver la France, voire le monde. Comme Mitterrand et De Gaulle, elle a reçu une éducation traditionnelle. Comme femme, elle en a ressenti les limites et s’est « libérée ». Quatre enfants mais sans se marier, pas même civilement. Sa libératrice spirituelle est Jeanne d’Arc comme le signale un article de Serge Rafy dans Challenge, le 12 avril 2006, alors que l’on commence à parier sur ses chances d’être investie candidate (voir le texte sur www.femmesdavenir.segoleneparis.fr). Elle provoque des ferveurs religieuses. Un socialiste, Nicolas Huet, peut ainsi écrire, en date du 15 mars 2009, sur http://adherentps.over-blog.com/article-29045720.html :

 

« Elle incarne une spiritualité nouvelle, elle fait passer une énergie, elle va nous permettre de rentrer dans ce nouvel âge, elle sent en elle une mission. Est-ce que vous comprenez ce que cela veut dire ? Il y a comme un combat contre les forces noires, rétrogrades. Elle donne de la lumière, comprenez-vous ?...

Une fois à Dijon, lors du meeting, comme je suis vosgien comme elle d'ailleurs, je lui ai dit dans la loge avant le meeting avec quelques journalistes (j’en suis un) : « tu me fais penser à Jeanne d'Arc ». Alors, elle m'a regardé droit dans les yeux et m'a dit : "c'est une sœur" !…

Ségolène Royal, elle, s'est emparée de l'imaginaire de Jeanne d'Arc. Sans s’en rendre compte mais je la connais pour être fine et aussi pour être inspirée…

Elle suscite donc une ferveur populaire unique dans le pays. Aucune autre personnalité politique, de droite comme de gauche, ne suscite autant d'espérance en un avenir meilleur. Cette ferveur populaire est qualifiée de christique tellement elle semble irrationnelle à ceux qui n'en ont jamais suscité. »

 

Certes Mitterrand a été surnommé « Dieu », mais quand même… Assez piètre oratrice, Ségolène Royal sait, sur la scène du Zénith, jouer avec une maestria de comédienne son rôle de femme politique victime de la dérision de ses adversaires. Elle est heureuse de son public et son public est heureux d’elle. C’est là unde ses atouts. Mais autant elle peut créer l’enthousiasme, autant elle peut susciter la réserve et parfois la détestation. C’est là une faiblesse. Elle en a d’autres. A la différence des grands leaders politiques, elle s’est longtemps désintéressée de la politique de son parti. Cela l’ennuyait, et puis c’était le rôle de son compagnon. En fait, elle n’aime pas les partis ; elle ressemble sur ce point à De Gaulle. Le Général n’avait point manqué pourtant de créer, assez tardivement, un parti qu’il voulait en même temps « transparti » : le RPF. S. Royal s’est créé « Désirs d’avenir », dont le statut oscille entre celui de parti et celui d’association. Elle délègue beaucoup ; elle était même prête à déléguer le PS à Vincent Peillon, qui, aujourd’hui, garde ses distances. Si elle délègue, elle a néanmoins le sens de l’Autorité – comme le Général, dont elle n’a ni la stature ni le génie de la langue.

 

S. Royal a perdu pour une grande part l’attrait de la nouveauté – la première candidature féminine enfin crédible. Son résultat (presque 47 %), vanté par certains de ses partisans et comparé à celui de Jospin en 1995, est lui-même un signe de fragilité. Jospin l’avait obtenu alors qu’au début de la campagne présidentielle, on lui prédisait un score final, s’il était présent au second tour, inférieur à 45% – et il avait terminé le premier tour en tête. Le sien a montré une chute importante par rapport aux prévisions de début de campagne. Si elle a voulu éviter l’erreur de Jospin jetant l’éponge en 2002, elle l’a fait d'une façon ressentie parfois comme provocatrice. Il suffit de comparer le discours de Mitterrand au soir du 2e tour de 1974, pour se rendre compte de la différence entre elle et un maître de la langue française et de la politique électorale. Il est vrai que l’ampleur de la défaite n’avait rien de comparable : Mitterrand pouvait repartir en incarnant un espoir indubitable. L’avenir de S. Royal comme leader à gauche est loin d’être assuré sans être définitivement fermé.

 

Martine Aubry est l’actuelle leader du PS. Elle a accédé à la tête du PS dans la confusion politique. Pour la première fois, une coalition majoritaire au congrès (à 70%) a failli être remise en cause dans l’élection du Premier secrétaire. Martine Aubry a la difficile, la lourde tâche de sortir son parti de l’ornière, de faire cesser la cacophonie, de contenir les ambitions des uns et des autres, de remettre au travail une organisation qui a trop souvent perdu jusqu’au goût de la discussion politique dans ses sections. Elle a décidé de ne pas jouer les matamores. De nature, elle est l’antithèse de S. Royal : elle ne recherche pas les medias, elle les utilise pour des temps forts, ce qui ne leur plaît pas a priori. Peut-être devrait-elle, sans excès, trouver un équilibre plus satisfaisant entre discrétion et expression médiatique.

 

En revanche, elle maîtrise bien le tempo de sa parole, comme on le voit dans la question des primaires : elle a laissé s’exprimer l’ensemble des courants, et c’est tout naturellement qu’elle donnera une position globale dans quelques jours, qui ne peut qu’être favorable. Si elle parvient à maintenir cette démarche de mesure et d’efficacité, si elle réussit à faire adopter un projet politique répondant aux grandes questions du moment avec une ouverture claire sur l’avenir à moyen terme, elle sera en mesure de passer du rôle de leader du PS à celui de vrai leader socialiste à gauche. Elle en est capable : son esprit tenace s’est déjà manifesté à Lille avec un succès qui a surpris bien des observateurs. Pour elle, il faut progresser avec méthode, savoir écarter les obstacles pour ne pas dévier et suivre le chemin prévu.

 

Dominique Strauss-Kahn aurait, semble-t-il, les faveurs des sondages en cette fin d’été, ce qui relance les spéculations sur une possible candidature en 2012. Déjà certains le présentent, à la gauche de la gauche de la gauche, mais ailleurs aussi, comme le candidat du libéralisme économique, le passeur de Sarkozy. Son poste au FMI le rendrait un candidat impossible. J’avoue que ce ne serait pas mon candidat de premier choix. Ses convictions politiques présentent un côté centriste, certes atténué depuis la crise financière, qui ne m’agrée pas plus que cela. En tout cas, je suis certain qu’il ne serait pas allé jusqu’à proposer à F. Bayrou de devenir son premier ministre. Pourquoi reprocherait-on à DSK ses fonctions au FMI alors que Mendès-France, la référence morale d’une bonne partie de la gauche, fut lui-même, pendant une dizaine d’années, le président des gouverneurs du FMI ? Je suis malgré tout gêné par un certain dilettantisme mais aussi par les incartades que son épouse a couvertes, à la Clinton : ce n’est pas rigorisme de ma part, mais elles me semblent être allées au-delà d’une expression mutuelle et réciproque du désir. Ceci dit, de Mitterrand à Sarkozy, sans oublier S. Royal, Hollande et quelques autres, l’esprit gaulois de la vieille France ne s’offusque guère de cette pipolisation gaillarde. Je ne serai point plus royaliste qu’un autre.

 

Evidemment, il y a tous les autres prétendants à assurer le leadership à gauche, d’Olivier Besancenot à Manuel Valls. Tout un chacun a le droit d’y penser – il suffit pour passer du rêve à la réalité de la candidature de remplir les conditions légales. Ce rêve qui aboutit à des élections à 12 ou 16 candidats, que signifie-t-il ?

 

Laurent Baumel – un « quadra » selon la terminologie usuelle qui ne signifie rien en politique, sauf pour la presse – répondait à une question au cours d’une réunion à laquelle j’assistais, et expliquait à juste titre que « la querelle de pouvoir est consubstantielle à l'activité politique : elle traverse l'Histoire. Elle est accrue dans une période où le messianisme s'efface et où la politique est un champ social, parmi d'autres, où des individus investissent leur identité personnelle et sociale. » Chacun, de nos jours, peut donc décider qu’il a quelque chose à dire d’important dans une élection présidentielle. Evidemment, le législateur a élevé des obstacles pour limiter le nombre des candidats. Parfois, cependant, des élus parrainent d’autres candidats que ceux de leur parti (avec ou non l’aval discret de celui-ci) pour permettre une candidature qui, en général, en gênera une autre – au prétexte le plus souvent de favoriser l’expression démocratique la plus large. En fin de compte, seul un petit nombre parmi tous ceux qui rêvent à une candidature, ne serait-ce que de témoignage, pourra participer au premier tour de l’élection. Et l’on voit bien que la notion de « leader » devient problématique. Le vrai leader, celui que va confirmer le scrutin, s’appuie sur un programme soumis au feu de la critique des concurrents (les candidats les plus

Il n’est pas sûr que ce processus aille jusqu’au bout de ses possibilités dès 2011-2012. Compte tenu du rapport de force actuel où le PS est dominant, il serait préférable pour tous qu’un accord global sur les présidentielles et les législatives soit conclu. Les partis sans espérance de victoire présidentielle doivent avoir l’assurance que leur courant d’idées sera respecté et trouvera la place à laquelle ils ont légitimement droit jusqu’au gouvernement. Une candidature présidentielle la plus largement représentative est souhaitable dans ces conditions, mais en l’état actuel, elle ne va pas de soi. Apprendre à conduire ensemble une politique vraiment commune est l’étape à franchir après l’union de la gauche et la gauche plurielle. Ce ne sera pas si simple : il est plus facile de crier « Unité ! Unité ! » que de la réaliser au quotidien. C’est la gageure de l’avenir pour les uns comme pour les autres.

 

Pour en revenir à la crise de leadership du PS, je reprendrai ce que disait L. Baumel il y a quelques mois : elle « a une racine objective : l'inévidence du choix. Aucun candidat n'a réalisé depuis Mitterrand (y compris le Jospin d'avant 95) un consensus suffisant. S. Royal aujourd’hui ne s'impose pas comme une évidence. Cette absence d'évidence se ressent dans le parti et dans l'opinion, qui elle-même tergiverse, par exemple, dans son rapport à Royal. Les mêmes qui nous demandent de l'écarter nous reprochent ensuite le Congrès de Reims. Le problème est aggravé dans le cas du PS par l'obsession présidentielle, legs du mitterrandisme, qui exacerbe l'enjeu d'être n°1 plutôt que n°2, rendant impossible les compromis entre prétendants, et par le fait que l'inévidence est utilisée par certains sur le mode du « pourquoi pas moi ? » On rejoint ici le narcissisme généralisé qui caractérise l'époque. »

 

Obsession présidentielle, vouloir à tout prix être le n°1, legs du mitterrandisme : n’y a-t-il pas là une grave question politique ? François Mitterrand a voulu montrer que la gauche tout entière pouvait gagner sur un programme réformiste fort. Au bout de l’expérience (j’omets volontairement ici les autres domaines de la politique), il apparaît que les réformes de démocratisation institutionnelle n’ont pas été accomplies, que le présidentialisme – la monarchie élective sans frein – s’est incrusté dans bien des esprits, que pendant vingt ans aucune majorité n’a pu être immédiatement reconduite. Les progrès de la démocratie ne sont pas au rendez-vous. Les avancées qui ont eu lieu après 1981 dans la presse par exemple sont reléguées aux oubliettes.

 

Le parti d’Epinay était fondé sur le rassemblement des courants de gauche ; sa décomposition et le départ de plusieurs courants organisés ne peuvent plus continuer sous peine de provoquer la disparition du PS lui-même. La multiplication des Narcisse ne peut durer : le mythe de Narcisse, nous le savons depuis l’Antiquité, est un mythe de mort. Où se trouve la vraie vie politique ? Dans le lien avec les électorats naturels de la gauche : ceux qui travaillent et transmettent leur savoir, voire l’inventent, ceux qui se sont donné pour mission de créer des richesses en respectant le cadre de vie et la vie des individus. La question sociale et la question écologique sont liées du même coup à la question de la démocratie. C’est cela être à gauche. Le modem a le droit de venir à gauche : il y a toujours eu des courants de gauche dans la démocratie chrétienne. Mais être de gauche, ce n’est pas seulement un discours, c’est un choix qui se manifeste par des options claires et des actes politiques ; un parti n’est pas à gauche ici, à droite là. Il le devient continument partout et dans la durée.

 

Notre époque n’est plus celle des sauveurs, comme De Gaulle a pu encore en être un, à condition d’oublier tous ceux qui ont résisté à l’occupation, parfois au prix de leur vie. Antoine Pinay, l’homme au chapeau mou, a pu apparaître sous les traits modestes d’un paternel sauveur de l’économie. A la fin des années 70, Raymond Barre fut présenté comme le Joffre de l’économie. Ce n’était déjà plus le sauveur, mais le combattant bourré de compétences.

 

Notre époque n’est pas plus celle où le Chef est en même temps celui qui donne la réponse à tout et manifeste sa grande sagesse : il n’est plus l’Instituteur du peuple, et le citoyen en a assez de s’entendre dire qu’on n’a pas été assez « pédagogue » avec lui.

 

L’Autorité se fait en même temps plus compliquée à se manifester efficacement. Ce n’est ni le Chef, ni le Parti (d’avant-garde ou non) qui peut en être la source. C’est le suffrage universel et sa conséquence, la Loi. Encore faut-il que la loi ne soit pas galvaudée à suivre l’actualité ou les sondages pour donner l’impression fugitive que le pouvoir s’occupe du citoyen. L’Autorité ne peut renaître que de la discussion et des échanges politiques larges et approfondis. La réforme demande du temps et non la précipitation. Il convient de prendre enfin au sérieux le dialogue social et non de le réduire à un slogan sans effet. Le dialogue social signifie qu’il n’est pas enfermé dans un projet préalable. Ou alors, c’est que les forces politiques au pouvoir l’ont déjà négocié dans l’opposition, ce qui serait exemplaire. Le dialogue social suppose donc l’esprit de responsabilité de part et d’autre : chacun doit inscrire les réformes comme une étape dans un processus de changement à moyen terme.

 

Du même coup, le leader ne peut plus se présenter comme celui qui surmonterait miraculeusement les divisions. Chacun sait qu’il existe dans la société des confrontations de fond durables, des visions de la société qui tiennent à leur identité propre et s’enracinent souvent loin dans l’histoire. Un leader moderne doit avant tout lutter contre l’émiettement, la fragmentation de la société, créer, recréer les solidarités en s’appuyant sur des politiques concrètes. Si unité il doit y avoir, c’est dans les coalitions politiques qui veulent offrir un changement pour une vie nouvelle, plus digne de l’humanité. Il ne s’agit pas de mettre de l’ordre dans un chaos toujours menaçant. La société actuelle n’est pas chaotique ; c’est une société construite – sur les inégalités. Mais il est nécessaire de lui donner enfin un caractère vivable pour tous.

 

En conclusion, un leader ne peut plus prétendre à jouer le rôle du prophète : « Heureusement qu’il ou qu'elle est là !... » révèle déjà l’esprit de démission civique ; « Seul, il ou elle a dit que » n’est pas loin de relever d’un banal degré zéro du fanatisme. Non, le sacré n’a plus sa place dans la politique. On ne sélectionne pas un leader – surtout à gauche – comme on découvre un dalaï-lama. La politique doit devenir humaine à tous les sens du terme. Le personnel politique, en premier lieu, se voit appelé à faire la preuve de son humanité. Et surtout, un leader est la femme ou l'homme de la situation à un moment donné, pour une période dans le temps limitée.

 

Quant au citoyen, qu’il s’intéresse à la cité, c’est-à-dire à la politique. La politique, c'est son affaire plus qu'une affaire de leaders.

 

 

 

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