Une de moins !

C. Taubira est un esprit indépendant. Elle a vécu double exclusion : être née noire, Guyanaise, avoir connu la pauvreté dans un foyer aux nombreux enfants. Désaccord majeur, explique-t-elle. Refus de se confronter aux réalités, lui répond le premier ministre...

Christiane Taubira n’est plus. Rassurez-vous, elle est toujours en vie. Elle n’est plus ministre  de la Justice et garde des Sceaux.

Nicolas Sarkozy et François Fillon avaient nommé Rachida Dati. Hollande se devait de faire mieux. Il l’a pu grâce à Christiane Taubira.

Sarkozy lui-même l’avait « approchée » en 2008 pour entrer au gouvernement s’il était élu. Elle avait refusé. Il lui avait ensuite proposé une mission sur les accords de partenariat économique  entre l’U.E. et les pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique). Elle accepte, remet son rapport, « un pavé dans la mare » qui rejoint immédiatement la longue collection des rapports de la République classés sans suite  et « enterrés ».  Sarkozy comprend qu’il ne pourra pas en faire un Besson ou un Kouchner en jupon.  

C. Taubira, en effet, est un esprit indépendant. Elle a vécu double exclusion : être née noire, Guyanaise,  avoir connu la pauvreté dans un foyer aux nombreux enfants, abandonné par le père. 

Elle commence par relever le défi de la guyanité. Elle se veut indépendantiste. Le rêve de l’indépendance qui règle tous les problèmes : la fin des inégalités post-coloniales, la dignité de la femme (et de l’homme) noire, la valeur de la négritude (conjuguée à l’admiration pour Aimé Césaire). Avec le temps, elle se rend compte que l’indépendance n’est pas la grande préoccupation des Guyanais. Il lui faut changer le cadre de son action pour être utile. Elle sera (entre autres) députée et ministre: en 2001, elle est à l’origine de la loi qui reconnaît la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Elle rejoint le Parti radical de gauche qui, sous la Ve République, offre parfois une certaine indépendance aux esprits libres.

Elle est un bel exemple d'ascension sociale dans notre pays - en une époque aujourd"hui de plus en plus révolue. Elle a pu montrer, se montrer à elle-même ses qualités intellectuelles : diplômée de troisième cycle en sciences économiques, licenciée en sociologie, des certificats en ethnologie, agroalimentaire. Elle est devenue professeur de sciences économiques, maître de conférences en droit public. Elle sait être brillante : elle a impressionné ses collègues députés à l’Assemblée nationale. Et elle a su rester elle-même, prenant par exemple son deux-roues pour venir au Parlement.

C’est cette femme qui a été outragée ignominieusement par le vieux fonds des  racistes misogynes traînant dans les derniers cloaques de la politique, c’est cette femme dont on a monté en épingle le caractère rugueux, qui vient de tourner le dos à François Hollande et Manuel Vals, les laissant avec le paquet d’oursins dans lequel ils voient le symbole de la République.

Désaccord majeur, explique-t-elle. Refus de se confronter aux réalités, lui répond le premier ministre...

Avec le départ de Taubira,  le Président de la République et son premier ministre perdent un symbole d’une autre envergure : celui de la France en couleur, celui de la femme qui ne s’en laisse pas imposer, celui de la femme politique qui, à tort ou à raison, est indispensable au candidat de gauche pour être présent au second tour de l’élection présidentielle et pouvoir espérer l'emporter.

Merci, Christiane Taubira. Puisse votre départ annoncer l’enterrement du bricolage indigne et inutile auquel se ravale aujourd’hui le projet de réforme constitutionnelle.

(A suivre)

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