Poursuivre Marine Le Pen pour les photos de Daech est liberticide et contre-productif

Je souhaite à Marine Le Pen (à son parti) tous les échecs politiques. Le FN promeut, reflète, et accélère un risque d’involution majeure de la société française. Il pourrait en remportant les élections faire basculer France vers une société d’apartheid, société clivée attisant des tensions générant à leur tour une demande pérenne d’exercice sécuritaire et autoritaire du pouvoir.

Je souhaite à Marine Le Pen (à son parti) tous les échecs politiques.

Le Front National promeut, reflète, et accélère un risque d’involution majeure de la société française et d’autres pays européens. Il pousse dans ce sens sans être au pouvoir, et il pourrait en remportant les élections faire basculer France vers une société d’apartheid, société clivée attisant des tensions générant à leur tour une demande pérenne d’exercice sécuritaire et autoritaire du pouvoir.

La nouvelle de l’inculpation de Marine Le Pen pour "diffusion d’images violentes" m’a fait bondir.

D’abord car je ne connaissais pas l’article 227-24 du code pénal qui depuis la loi de 2014 ( LOI n°2014-1353 du 13 novembre 2014 - art. 7 ) amalgame l’incitation au terrorisme et quatre autres motifs distincts d’incrimination :

« Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support un message à caractère violent, incitant au terrorisme, pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ou à inciter des mineurs à se livrer à des jeux les mettant physiquement en danger, soit de faire commerce d'un tel message, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende lorsque ce message est susceptible d'être vu ou perçu par un mineur. »

Le caractère aussi absurde que liberticide de cette loi est patent s’il elle est appliquée au-delà de son objet de protection des mineurs.

Un gouvernement d’ordre moral pourrait menacer de trois ans de prison tous les diffuseurs de presses, la moitié d’internet, les éditeurs de Nin, Sade, et pourquoi pas la direction du Musée d’Orsay qui expose l’Origine du monde de Courbet.

 

La photo prise en 1972 par le Vietnamien Nick Ut Cong Huynh (Associated Press), censurée car  je ne veux pas risquer 3 ans de prison. © Nick Ut Cong Huynh La photo prise en 1972 par le Vietnamien Nick Ut Cong Huynh (Associated Press), censurée car je ne veux pas risquer 3 ans de prison. © Nick Ut Cong Huynh
La photo prise en 1972 par le Vietnamien Nick Ut Cong Huynh (Associated Press), censurée car  je ne veux pas risquer 3 ans de prison. 

Ceci dit la loi évoque les images violentes, mais la société semble plus tolérante concernant les violences sociales elles-mêmes. Ainsi les mineurs, ados et enfant du quartier voient tous les jours des scènes d’une violence perturbante. En cette vague de froid de fin février 2018, une femme est restée tous les jours dehors sous la neige, par température négative, assise sous la vitrine d’une boulangerie, les pieds et mollets protégés de l’humidité par un des sacs poubelles verts translucides de la mairie de Paris. A moins de 50 mètre un homme est resté chaque jour de la vague de froid, comme tous les autres jours de l’année, debout, parfois une canette de bière à la main subissant les sarcasmes des enfants qui se pincent le nez en passant près de lui. A cent mètres de là, deux à trois personnes campent en plein vent comme tous les jours devant le Monoprix. A cent mètres aussi une autre bouche de chaleur est « occupée » par un homme seul. Nous sommes Rue Lafayette, dans laquelle une femme sans abri est morte il y a quelques jours.

On ne convoque plus les foules pour assister, comme au moyen âge, aux supplices sur les places de villes, mais on habitue les enfants à voir crever sur les trottoirs des femmes et hommes.

Mais revenons à Marine le Pen : elle ne soutient ni ne promeut Daech.

Si elle avait utilisé les images révulsantes d’exécutions et supplices perpétrés par Daech pour appuyer des thématiques xénophobes ou islamophobes, dont son parti en est familier, il faudrait répondre, voire attaquer en justice sur le terrain de l’appel à discrimination.

Or dans le cas présent, Marine Le Pen pensait à tort ou à raison[1] que le FN avait été comparé à Daech lors d'une émission de radio. Elle a illustré par ces insoutenables photos, que le FN, lui, ne découpait ses opposants vivants et ne diffusait pas les images des supplices qu'il infligeait pour répandre la crainte et la terreur. C’est exact. Mettre sur un pied d’égalité le Front National et Daech serait imbécile, et n’aiderait en rien à combattre le FN.

Le plus inquiétant, dans les lois d’exception, consiste dans le risque de l’utilisation de l’arsenal répressif par un pouvoir autoritaire, risque aujourd’hui incarné en France par le FN.

Alors « emmerder » Marine Le Pen en utilisant des dispositions répressives liberticides, légitime leur éventuelle utilisation future vis a vis d'autres personnes.

Les droits fondamentaux ne souffrent pas d’exception : la liberté d’activité politique de Marine le Pen sa liberté d’expression est aussi nécessaire que celle de Laurent Wauquiez, Jean-Luc Mélenchon, des député-e-s LR, LREM.

Les droits de la défense profitent aux accusés des pires crimes, la renonciation à la peine de mort « protège » aussi les assassins de petites filles.

Tester le détournement d’un texte de loi, inaugurer son usage liberticide sur une personnalité qui suscite un fort rejet est une fausse habileté.

C’est parce qu’il faut éviter que FN puisse un jour détourner à son profit ces lois que la gauche et les partisans d’un état de droit doivent refuser clairement, expressément, son utilisation contre Marine Le Pen.

Donc je souhaite toujours les pires malheurs politiques au FN, mais pas au prix de ma liberté, pas au prix de nos libertés.

René Monzat

Sur le Front National et sa dynamique sociale et politique en France : Anatomie du Front National

Sur la poussée des populistes de droite en Europe : la poussée des populistes de droite en Europe

 [1] Comme d’habitude Marine Le Pen pousse le bouchon un peu loin car lors de l’émission de RMC contestée (16 décembre 2015) ni le journaliste (Jean Jacques Bourdin) ni le chercheur(Gilles Kepel) n’ont mis le Front National et Daech sur un pied d’égalité : "Dans votre livre vous faites le lien entre le djihadisme français et la poussée du Front National", a lancé  Jean-Jacques Bourdin au politologue qui était son invité dans la matinale de RMC.

"Oui effectivement. Alors ce n'est bien sûr pas la même chose", "Mais ce sont deux phénomènes 'congruents', comme on dit en sociologie, deux phénomènes qui se ressemblent parce que, dans les deux, on se trouve dans une société dont l'inclusion est de plus en plus faible".

Même en répondant à un amalgame qui n’a pas été fait, Marine le Pen, qui exerce une nouvelle fois son droit à comprendre de travers, a néanmoins apporté des éléments en rapport avec le sujet.

 

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