Gilets Jaunes : Si Macron ne comprend pas maintenant c’est qu’il est vraiment sourd !

L'invocation des "casseurs professionnels" ne tient pas pour analyser ce qi s'est passé le 1er décembre. J ai vu des fachos, des militants autonomes, anti-fa habitués des "cortèges de tête", il y avait aussi des "caillera" pillant des supérettes. Mais j'ai surtout vu des tout petits groupes de gens venus de province, issu des couches populaires qui "ne s'en sortent pas".

Poincaré

L’homme d’une cinquantaine d’années parle tranquillement : « Si Macron ne comprend pas maintenant c’est qu’il est vraiment sourd ! »

Il sourit. Avenue Raymond Poincaré dans le XVIème arrondissement de Paris. La fraîcheur relative de ce samedi premier décembre, à la tombée de la nuit est compensée par l’agréable chaleur des voitures qui brûlent à quelques mètres.

A vrai dire il est difficile de savoir où en est la lumière du jour car d’épaisses volutes de fumées opaques viennent noircir les immeubles de la rue.

Quelques minutes auparavant, les explosions des réservoirs des voitures en feu font pousser des « ouais ! ouaiiis ! » d’enthousiasme. Se rapprocher des brasiers est donc devenu moins dangereux.

Sur leurs pneus ou renversées sur le côté ou sur le toit, des deux côtés de la rue, des voitures agonisent dans les flammes. Les phares et clignotants démarrent, les pneus s’affaissent, les garnitures prennent feu et tombent au sol, leurs clacksons ou sirènes « tiennent » quelques minutes. D’autres éléments explosent, lançant de petites étincelles claires.

« Eh papy ! », un groupe de ceux qui ont brisé non sans mal, à coups de parpaings et barres de fer, les vitres des voitures sourient.  « Eh regarde le papy ! » : un homme de plus de 60 ans a pris une sacoche dans le coffre ouvert d’une voiture, l’enflamme au brasier naissant d’une voiture qui commence à brûler et va précautionneusement jeter l’objet par une vitre déjà brisée dans la voiture suivante qui terminera en cendres en dix minutes.

« Papy » est seul, à la différence de nombre des gilets jaunes venus en petits groupes de 3 à 7 ou 8 personnes. Il est physiquement incapable de briser les vitres des voitures sur lesquelles les pavés rebondissent, car le pare-brise avant plie sans tomber laissant au mieux de petites ouvertures dans le feuilleté bosselé devenu opaque de plastique et de verre. En revanche la vitre arrière cède souvent en premier; Les coffres et capots de tôle sont souvent moins résistants que les vitrages.

Nombre de manifestants prennent des photographies, se font photographier devant l’avenue en feu, tout sourires, souvent deux doigts tendus en un V à l’horizontale comme sur les selfies de Facebook

Les « flics » -CRS ou gendarmes- qui sont passés au-dessus de barricades de l’avenue Foch dont plusieurs sont en flammes ne se hasardent pas à s’aventurer trop loin dans l’avenue Poincaré, il leur faudrait franchir plusieurs barricades, entrer dans la fumée opaque. Ils mettront longtemps à remonter l’avenue, après l’intervention des pompiers, retardée par des manifestants pour qui ces feux sont une protection contre les policiers ou gendarmes. Ils remontent donc une avenue déserte mais en flammes, puis grenadent généreusement la place Victor Hugo, déjà vide, faisant partir plusieurs groupes de gilets jaunes, des palanquées de 10 à 20 personnes dont certaines partent vers le Trocadéro.

« Vas-y, tire ! Mais qu’est-ce que ta mère pensera de toi ? tu as bien une mère toi ? »

Il a une trentaine d’années, à une dizaine de mètres du barrage de CRS. D’autres gilets jaunes sont à une vingtaine de mètres, dans l’avenue Marceau, derrière eux,  un « petit » groupe d’environ 2000 personnes avance et recule au rythme des jets de lacrymos en cette fin de matinée humide.

L’homme écarte les bras, fait mine d’ouvrir son blouson en interpellant les policiers qui le visent avec leur arme : un policier en civil, en jean et blouson sombre, coiffé d’un bonnet noir, le visage masqué par un keffieh, qui le vise avec un flash ball (ou la variante LBD 40 qui est plus dangereuse). Deux CRS en uniforme visent aussi le même jeune homme avec leur flash ball. Il harangue le barrage depuis cinq minutes, en appelant à la responsabilité sociale et politique des CRS, « vous êtes le dernier rempart, vous pouvez faire tomber Macron etc. »

Interpellé par un témoin sur le fait qu’il n’a pas le droit de tirer à cette distance le civil crie « Va revoir tes leçons, c’est trois mètres ! »

Ce policier a déjà plusieurs fois tiré, la douille à peine éjectée, une collègue, en civil elle aussi, identifiée par le brassard orange « POLICE », le félicite quand il fait mouche sur un lanceur de cailloux.

« Allez y ! On y va ! ils ne sont que quinze à droite ! »

La jeune femme blonde est énergique, au coin de la rue des Portugais et de l’avenue Kléber, « à droite » c’est l’hôtel Raphaël, et un groupe de policiers s’est avancé au-delà de la barricade qui barre l’avenue. "Ils ne sont que quinze", donc vulnérables, mais les manifestants ne semblent pas enthousiasmés. Le canon à eau lance quasiment en continu de l’eau savonneuse qui laisse des traînées de mousse blanche sur les pavés.

« Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro ! » le compte à rebours est repris pour se donner du courage pour aller charger la police, mais seule une partie des personnes qui l’ont repris démarrent effectivement un sprint vers la police.

Il y a beaucoup de monde, des milliers de personnes [contrairement à ce que prétend ce matin la propagande de France info], des gilets jaunes enragés, qui reculent devant le canon à eau, reviennent, subissent un déluge de grenades lacrymogènes (10 000 tirées dans la journée selon la police) et les explosions répétées, incessantes des grenades « de désencerclement » qu’on entend dans tout le quartier et qui laissent après explosion de discrètes traces de caoutchouc noir déchirés.

Une pelle mécanique commence à brûler, un autre engin de chantier arrive. Il avance sans conducteur, s’arrête, il repart puis s’arrête. « Il faut bloquer l’accélérateur ! » grognent plusieurs personnes autour de moi. Elles espèrent que l’engin fou dispersera les policiers qui barrent l’avenue.

Jamais je n’ai vu une telle rage d’une foule nombreuse face à la police, personne ne semble avoir peur du déluge de grenades, mais pas de slogans ici. « Voilà comment l’Etat nous traite ». Un homme crie régulièrement : « ils épuisent leurs munitions ! ». un homme d’une trentaine d’années dit à son ami « Je vais chercher des armes » Des armes ? Le copain semble stupéfait. « Oui des pierres ». J’entends dix fois des femmes et hommes de tous âges se plaindre de la dissymétrie des moyens en présence : « nous on a pas d’armes, eux sont armés ».

Des appels directs aux armes sont chantés par la foule, des marseillaises sous les grenades, « Aux armes citoyens, formez vos bataillons » chanté plus fort et plus distinctement que les autres paroles !

De fait je n’ai pas vu les quelques personnes qui avaient des lance-pierres, en revanche des fusées de feux d’artifice, des pétards, des flambeaux rouges de cheminots, pas de cocktail molotov.

J’ai, après un jet de grenade, dit a un jeune homme que les flashball pouvaient être dangereuses, il m’a rétorqué « je m’en fous j’ai un gilet pare-balles ! », me montrant, en entrouvrant son blouson jaune, un gilet pare-balles entre sa chemise et son chandail.

De gauche ou de droite ? Gilets jaunes ou groupuscules ultra?

Ma longue ballade de ce samedi 1er décembre m’a fait sortir du métro à Palais Royal, avec un groupe de gilets jaunes venus de Montargis, l’une des femmes avait dessiné sur son gilet une bombe allumée en forme du A inscrit dans un cercle de anarchie, un autre groupe portait des bonnets phrygiens. La file ininterrompue de gilets jaunes ne pouvant entrer sur la place de la Concorde, fait le tour de la zone Elysée / Matignon jusqu’à la rue de la Boétie. Un moment je dépasse un porteur de drapeau tricolore siglé GI - a priori « Génération Identitaire » - sans pouvoir déterminer qui l’accompagne dans la longue file de marcheurs du même trottoir (entre 5 et 15 personnes).

Je suis ensuite resté dans le 16ème, donc sans voir les gilets jaunes syndicalistes et antiracistes qui s’étaient donné rendez-vous à Saint Lazare.

Dans chacune des zones d’affrontement massif des avenues Kléber, Victor Hugo, d’Iéna, Georges V, j’ai vu quelques drapeaux antifas, des foules criant « tout le monde déteste la police », des marseillaises.

Ce qui m’a frappé est l’indifférence politique des participants, parce que selon eux les moyens politiques n’apportent rien, les manifestations sages et les rendez-vous dans les palais officiels sont des pièges permettant au gouvernement d’imposer ses objectifs..

Donc les gens criant « Macron enculé » ne peuvent être des militants de gauche, quoique... je me souviens d’une conférence syndicale durant laquelle un des intervenants avait terminé son intervention par la concise péroraison « bref, les patrons sont tous des enculés ! ». De même les allusions aux âges du couple présidentiel dont la plus élégante est « Macron, le seul retraité qui te supporte est Brigitte ! » ne sont pas non plus dans le registre syndical.

En revanche le sentiment de classe, de faire partie du peuple « qui ne s’en sort pas », s’exprimait dans la jubilation à ravager les « beaux quartiers », à voir brûler des voitures de luxe (plus lourdes à renverser que les petites). Sur le quai du métro Trocadéro qui venait d’être fermé du fait d’affrontements en surface, un groupe venu de Bourges, un couvreur, un carreleur, un intérimaire parlent avec une femme parisienne : « oui bien sûr on est pas venus ici pour casser, mais quand je vois brûler une voiture à 150 000 €, elle sera remboursée par l’assurance, ils ne se rendent pas compte que notre situation est plus difficile ».

De toute la journée je n’ai pas vu de Parisien parmi les manifestants, perdus dans le 16ème, cherchant parfois les Champs-Elysées dans la mauvaise direction. Quand j’excipais de ma qualité d’habitant de la capitale j’ai entendu « ah il y en a quand même un de bien ! »

En sortant de la station Trocadéro vers La Motte Piquet Grenelle, terminus provisoire de la ligne 6, partiellement fermée quand les affrontement s'étendent, je chemine avec un groupe venu de des Deux Sèvres entre Poitiers et Angoulême, une jeune femme travaille dans une mairie rurale, un jeune homme est intérimaire dans l’industrie.

L’une me dit « pour voir un ophtalmo ou voir le centre des impôts, c’est 100 km dans la journée qu’on ne peut faire qu’en bagnole », ils m’ont expliqué précisément les réductions d’emploi des usines du coin, la manière dont elles se débarrassent d’abord des CDD et des CDI, l’usine de lames de tondeuses rachetée par un groupe américain intéressé par le savoir-faire, qui a délocalisé une partie de la production au Mexique « mais quand on doit les commercialiser, il faut refaire le boulot qui n’est pas au standard de qualité ».

Je n’ai donc pas vu de « débordements » d’une manifestation pacifique, mais des milliers de personnes convaincues que le pouvoir est sourd et que tous les moyens sont bons pour se faire entendre, montrer sa colère. Elles se méfient comme de la peste de tout « représentant ». Pas une "mobilisation" détournée, mais une émeute massive.

Jamais je n’aurais pensé voir un tranquille « papy » provincial, de jeunes couples venus en gilet jaune main dans la main sourire en assistant au pillage d’une boutique Nicolas, dont une partie des bouteilles servent de projectiles contre les CRS alors qu’un jeune homme détale avec deux bouteilles de champagne sous les bras sans s’intéresser à l’émeute qui se déroule en plein 16ème.

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