Sollicitudes anonymes lors du XXIIIème épisode parisien des Gilets Jaunes

Au-delà de la violence des forces de l’ordre et de manifestants, les gestes de sollicitude et de solidarité sont nombreux à l’occasion des manifestations de Gilets Jaunes. Dans la seule manifestation du 20 avril 2019 j’ai bénéficié de plusieurs d’entre eux.

En quelques minutes, identifiable par mon Gilet Jaune, j’ai été l’objet de gestes de solidarité spontanés de la part de parisiens ou parisiennes non manifestants.

Les contacts amicaux au sein des manifestations sont permanents. Les manifestations parisiennes rassemblent des gens qui ne se connaissent pas, viennent en petits groupes, et  très souvent affichent des inscriptions sur leurs gilets, portent des drapeaux, arborent des badges ou des autocollants.

Mon badge CGT sur un gilet jaune sans inscription ne gêne donc pas les interactions. Chacune et chacun partage des informations (du direct de la chaîne russe, de coups de fils aux amis ailleurs dans les cortèges) ou parle, rit, lance un slogan qui fait florès ou juste un flop.

En revanche les interactions avec les habitants sont très contrastées, selon le quartier traversé par les manifestations.

Elles sont nulles dans les quartiers du XVIIème, VIIIème, VIIème, totalement désertés les samedis. Presque personne sur les trottoirs et personne aux fenêtres. Du côté des Champs Elysées, au pied de la tour Eiffel, les touristes sont nombreux et photographient avec enthousiasme ; prendre la pose devant l’Arc de triomphe est beaucoup plus excitant sur fond de barrage policier ou de barricade. Des familles indonésiennes ou des pays du Golfe semblent les plus pratiquantes de ces semi-reportages.

Dans les zones résidentielles du XVIème, certains des rares habitants qui ne sont pas partis en week-end font des gestes hostiles depuis leur balcon.

Seuls les vigiles (tous noirs ou arabes, du fait de la division raciale du travail si prégnante en France) manifestent leur sympathie, parfois avec enthousiasme. Les plus démonstratifs gardant les sorties parking, moins en vue de leurs employeurs que côté vitrine ou hall d’accueil.

Les marques de sympathie deviennent fréquentes dans les quartiers plus populaires, avec parfois des gens agitant des serviettes de bain jaune au passage de la manif (XIVème, XIIème, XXème). Dans les « quartiers populaires » (noirs et arabes en vertu de la ségrégation géographique raciale), la foule est dense le samedi, les téléphones filment par centaines. Un groupe de jeunes hommes tenant des drapeaux algériens au métro Barbès (le 6 Avril vers 14h) applaudit la manif, dont certains segments reprennent « Paris, Alger Solidarité », puisque les portables vont envoyer par dizaines ces images aux familles qui manifestent dans les villes et régions d’Algérie contre le renouvellement du mandat de Bouteflika.

Lors du XXIIIème épisode, les manifestations de sympathie ou sollicitudes se renouvellent

Samedi 20 au départ de Bercy peu après 12h30, une partie des voitures bloquées par le cortège clacksonnaient en rythme. Banal.

A Bastille c’est un rassemblement pour l’indépendance de la Kabylie qui salue la manifestation.

Boulevard Richard-Lenoir il faut surveiller les policiers qui grenadent, utilisent des flash ball (LBD 40) à 13h26 un manifestant en ramasse une qui vient de ricocher sur un arbre.

Dans ces circonstances, il se trouve habituellement des manifestants pour prévenir les passants ou les touristes, en particulier les familles et les vieilles personnes, que leur sécurité est mise en danger par les hommes et femmes en uniforme. Trop soucieux d’éviter d’être dans la ligne de tir des flash balls, j’avoue ne pas avoir regardé qui était sur les trottoirs du boulevard à ces instants.

Vers 15h un morceau de cortège, venu de Bercy via la rue du Faubourg du Temple, a bifurqué avant la place de la République. Il y a des affrontements sur le canal de l’Ourcq depuis une demi-heure. Le groupe de plusieurs centaines de personnes s’éloigne de la place de la République et se trouve vers la rue des Vinaigriers de nouveau près du Canal de l’Ourcq quand les voltigeursde la police à moto surgissent au croisement avec la rue la rue Lucien Sampaix, leurs passagers bondissent et chargent. Il est 15h19.

Quelques coups de matraque plus tard, ayant reçu à un mètre de distance le spray d’une gazeuse d’un des policiers, je me retrouve une main enduite d’un produit huileux, un gel jaunâtre, projeté par le policier maniant la gazeuse.

Je fais remarquer à un jeune homme sur le pas d’une porte que « je n’ai jamais vu ça, je me demande si le produit n’est pas le Produit Marquant Codé » dont la mise en œuvre a été annoncée. Il me répond, mais « venez plutôt vous laver les mains » et me précède, dans le hall d’un immeuble, la porte de service d’un bar ou restaurant fermé. Dans la pénombre régnant derrière le comptoir et dans la salle je me lave les mains sous le robinet de l’évier.

Je reprends ma marche quai de Valmy, quelques gilets jaunes sont dispersés sur les bords du canal de l’Ourq, quand à la hauteur de la rue des Vinaigriers une femme me prend par le bras, « venez par ici ! » et me fait descendre l’escalier qui donne en contre bas. «Ils tapent sur les gens, il ne faut pas passer par là ! ». Je la remercie et lui demande « si ce n’est pas indiscret, vous venez d’où ? ». « De nulle part, j’habite ici ».

La rue Jean Poulmarch (syndicaliste et résistant) donne après cinquante mètres dans la rue de Lancry. Une femme qui descend la rue venant du Quai de Valmy tout proche m’arrête : « N’allez pas là ! » et me précise que des manifestants se font matraquer. « Il nous reste encore quelques droits dans ce pays, dont celui de manifester ; il faut les faire valoir pour les défendre ! ». Peu convaincue par cette tirade, la femme réenfourche son vélo semblant s’excuser de devoir partir et manifestement désolée de mon inconscience.

En moins de cinq minutes trois personnes qui ne manifestaient pas et ne m’avaient jamais vu m’ont spontanément, instinctivement, aidé. Dans un quartier populaire en voie de « boboïsation ».

Plus tard, Place de la République une partie des manifestants, lassés d’être nassés et de crier en vain « laissez-nous sortir ! » aux barrages de gendarmes et CRS, tentent de passer en poussant. Les hommes (et femmes) casqués et « boucliés » aspergent généreusement le groupe avec leurs gazeuses. Le canon à eau du barrage est maintenant braqué sur le coté, vers le bas, vers la foule à quelques mètres. Quelques coups de matraques. Les « forces de l’ordre » qui avaient reculé de quelques mètres se remettent en place. Le nuage lacrymogène se déplace, incommodant les CRS et les personnes qui jugeaient vain de vouloir ouvrir le barrage et n’avaient donc pas participé à la tentative de forcer le passage. Une femme me propose alors un masque chirurgical afin de limiter l’effet du gaz. Ces masques que les CRS et gendarmes confisquent lors des « contrôles préventifs ».

Le barrage devient après 18h franchissable nonobstant une fouille. Une fois sorti de la Place de la République, j'ai pris le temps de discuter un moment avec un ami, fin connaisseur des gilets jaunes et habitant non loin. Au cours de cette conversation, les occupants d’une camionnette de chantier me font de grands signes de sympathie, me rappelant ainsi que j’avais, à peine passé le barrage policier, réenfilé mon gilet jaune, que les CRS m’avaient demandé d’enlever.

Vers 19h, j’ai pris le métro avec un groupe de Gilets Jaunes du Périgord, qui semblaient s’apprécier et se connaître malgré leurs aspects dissemblables. Notamment un homme à crête d’iroquois de cheveux partiellement teintés et une femme, elle aussi d’une trentaine d’années, vêtue de noir telle une amatrice de hard rock, mais arborant sur tout le visage un maquillage de la veille (le groupe était parti à minuit vendredi pour Paris), bleu blanc rouge, tricolore comme celui des supporters. Le reste du groupe, de jeunes hommes, ayant des « looks » passe-partout.

Un homme assez jeune avec un sac à dos et un chien en laisse est monté mendier dans la rame  « C’est pas facile d’être à la rue avec un chien etc.. » Un des gilets jaunes lui a répondu : « je n’ai pas d’argent mais un badge » et lui a offert une épinglette en forme de gilet jaune. Le jeune homme au chien a alors expliqué qu’il venait de Bordeaux. Il semblait très au courant des « épisodes » de mobilisation des gilets jaunes dans cette ville. Trente secondes après le début de leur conversation, les manifestants et le jeune qui mendiait ont pris congé aussi chaleureusement que s’ils se connaissaient depuis toujours.

René Monzat

 

Précision : bien sûr, rien ne vaut les diverses et excellentes études terrain déjà produites et des observations limitées mais répétées ne concurrencent pas des sondages correctement menés, interprétés avec la prudence qui s’impose.

Néanmoins le « ressenti » des manifestants venus de toute la France pour manifester, semaine après semaine à Paris est façonné, en particulier, par des milliers de faits de cette nature.

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