Les gilets jaunes réclament la démission d'Emmanuel Macron et veulent aller "le chercher", comme lui-même y invitait cet été. Cela signifie aussi la mise sur pied d'un gouvernement de transition et une refondation de la démocratie. Mais le Président s'obstine, et préfère envoyer les blindés. Serait-ce pour tirer sur les lycéens, les petits entrepreneurs, les artisans, les paysans et singer un Tien An Men français, au lieu de se retirer? La dernière recomposition du gouvernement a montré, par sa lenteur et sa difficulté, à quel point il manquait de soutien politique.
L'écart vertigineux qui s'est creusé entre les plus bas et les plus hauts salaires, la multiplication des taxes aux dépens de l'imposition progressive sur les revenus, la désindustrialisation, la nouvelle poussée d'exode rural, le chômage persistant et sans doute bientôt exponentiel, assèchent les territoires périphériques, étranglent la capillarité dans la redistribution des richesses et provoquent une évasion massive des capitaux. Dans le même temps, la surveillance et la répression s'exercent de manière toujours plus sordide et plus brutale sur les aides aux plus déshérités, ou plutôt à ceux parmi les plus déshérités qui ont encore le courage et l'information nécessaires pour pouvoir en faire la demande et procurer aux administrations les attestations réclamées: beaucoup, on le sait, ne peuvent plus satisfaire à ces contrôles tatillons et dégradants.
Les dernières déclarations d'Emmanuel Macron, sous la pression des "gilets jaunes", semblaient orienter enfin vers une politique rigoureusement inverse. Peut-être sacrifiera-t-il son gouvernement pour donner des gages. Est-il temps encore? Le Président est-il sincère, et vraiment capable de progrès? La contradiction avec ses déclarations et ses actions précédentes n'est-elle pas trop criante? N'a-t-il pas trop vanté les "premiers de cordée" ou invité à se rêver milliardaire? A-t-il seulement envisagé le rétablissement de l'ISF? Il est jusqu'ici l'incarnation même de cette "violence des riches" que décrit le couple Pinçon Charlot. Sa police n'a-t-elle pas trop mutilé, défiguré, humilié, hier, aujourd'hui encore (ainsi les insoutenables images de Mantes-la-Jolie)? Il reste enfin marqué du sceau d'infamie imprimé à son image par sa jubilation devant le "pognon de dingue" de l'aide sociale, comme devant un Pactole où puiser pour ses amis, aux dépens des cotisants.
Au lieu d'écouter les doléances et de plaindre les victimes civiles, après les dernières émeutes Emmanuel Macron a entendu les policiers et leur a promis de grasses récompenses en échange de leur dévouement à la répression, quelle honte! Les blindés sont dans Paris! On lit de-ci, de-là, que le malheureux est peiné de se savoir haï... il ne pense donc qu'à lui-même? La va-t-en-guerrisme de son ministre de l'Intérieur, l'annonce d'une intervention du Président lundi, le comportement naguère de son cher Benalla, suggèrent une décision de réprimer à tout va. Les riches ne pardonneraient pas à leur suppôt de frustrer leurs appétits.
Ce qui motive le soulèvement populaire ce n'est pas la "passion de l'égalité", selon l'expression d'un chroniqueur, mais bien la révolte devant le pillage de la nation – qui atteint une férocité inédite –, et un sens élémentaire de l'intérêt personnel, de l'intérêt collectif, voire simplement ... de la décence.