Pour une manifestation de non-violence

Comment le mouvement d'indignation nationale peut-il triompher de la répression militaire qu'organise un pouvoir aux abois? Non par la force, ni en s'organisant en un parti qui ne fera que multiplier les divisions et répéter les erreurs du passé, mais en se substituant pacifiquement à un État qui a trahi son rôle et déserté ses devoirs.

Acte IX? Ne laissons pas opérer la tenaille des trois violences, institutionnelle, révolutionnaire et répressive, distinguées par Dom Helder Camara. Ce n’est pas le moment, surtout pas, de donner raison au pouvoir et aux bobos paniqués en répondant par la violence aux provocations gouvernementales. L’indignation — après tant de répression policière, tant de mutilés, tant de blessés, une si glaçante indifférence du pouvoir qui ne s’alarme que pour lui-même, et dix morts déjà — se comprendra d’autant mieux qu’elle s’exprimera dans la dignité.

 D’abord démontrer que l’indignation fait nombre : investir pacifiquement toutes les villes, des sous-préfectures aux préfectures, toutes les banlieues aussi ; remplir les rues et les places de gilets jaunes du cru, de tous âges et de tous sexes, et filmer avec des drones pour attester la mobilisation et contrer la désinformation.

 Non pas investir Paris, mais ceinturer Paris et en bannir les armes en commençant par les rendre inutiles. Y faire pénétrer des chars contre le peuple des indignés, quelle honte !

 D’autre part interpeller les syndicats ouvriers, les associations, les Églises mêmes, et provoquer leur solidarité et leurs actions. Appeler les fonctionnaires à la solidarité non par la grève mais par un soutien actif et multiforme selon les institutions qu’ils servent (gardes d’enfants ou de malades, intendance, logistique, mise en place des réseaux, des réunions, des itinéraires, des déplacements…)

 Tenir des registres exacts (certains le font déjà) de toutes les personnes victimes des violences policières de ces derniers mois, mais aussi de la violence économique ordinaire. En guise de « grande consultation nationale » promouvoir les cahiers de doléances. Organiser des tribunaux qui jugeront les atteintes aux personnes, à la dignité, aux ressources, à l’État de droit (c’est l’État qui est comptable du l’État de droit, et non le citoyen, qui doit par définition en être le bénéficiaire), enfin les crimes contre la nation.

 Bref : faire fonctionner le pays par et pour la population, malgré et contre ceux qui prétendent tuer l’école, l’hôpital, la justice, les corps intermédiaires, les transports collectifs, l’agriculture et l’industrie… en tirant pour eux-mêmes les dividendes de la casse.

 Il n’y a plus aucune liberté à attendre sous le présent gouvernement, avec ce que sont devenues les institutions de la Ve République. Sarkozy a conféré à tout porteur de képi le droit d’abuser de son autorité en lui assurant l’impunité devant la justice, où sa parole est décrétée l’emporter juridiquement sur celle de ses victimes. D’abord sonnée et sidérée, la liberté a repris du souffle avec la « rêve générale » dans les centres villes, pendant que l'arbitraire se déchaînait dans les banlieues. Sous Hollande sont apparues les arrestations préventives et les interdictions de manifester, sans compter des violences policières inédites lors des manifestations contre la loi dite El Khomri ou sur les ZAD. Rémi Fraisse est mort, et les criminels courent toujours. Mais c’est Macron qui a écrasé militairement NDDL, envoyé des chars sur les Champs Élysées et fait tirer au flashball systématiquement sur des individus bras en croix ou des foules pacifiques, sans même que les policiers se préoccupent des blessés — au contraire, ils interdisent toute protection et découragent les escouades d’infirmiers. L’État a déserté son rôle au service du citoyen. Il incombe donc au citoyen désormais de créer des formes nouvelles du vivre ensemble.

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