Les voix de la colère et les voies de l'unité. Strasbourg et gilets jaunes

Événement glocal, solidarités locales, union nationale... Comment réunir les Français en temps de crise? Quelques réponses contradictoires, offertes par l'actualité.

Vous avez tous pensé, en voyant l’exécutif aux prises avec le mouvement des « gilets jaunes », de quelle utilité un attentat pourrait se révéler pour le gouvernement en de telles circonstances : on se rappelle l’énorme sursaut d’unité nationale de janvier 2015. Un attentat s’est bel et bien produit avant-hier à Strasbourg. De là à en inférer un coup de poker d’un nouveau ministre de l’Intérieur qui joue de malchance et d’utilisation disproportionnée de la force depuis son arrivée à ce poste, il n’y avait qu’un pas, que beaucoup ont franchi. Ce complotisme est inutile et dangereux. Et Christophe Castaner, de même que Macron moqué en Micron, n’ont pas besoin de ce douteux additif pour être la cible de tous les mécontentements, voire de toutes les haines.

Mais surtout, il n’est nul besoin aujourd’hui d’un sursaut solidaire de plus : avec les « gilets jaunes » qui ont élu la réticulation nationale des ronds-points pour lieu de rendez-vous, ce sursaut est déjà là, pleinement authentique et spontané, et même l’éventuelle « main de Moscou » (soupçonnée, cette fois, par les pouvoirs publics !) ne peut que le suivre. Certes, les « cadeaux » annoncés par le Président en font hésiter certains désormais, mais il y a, derrière les gilets jaunes, les lycées, les hôpitaux, les ambulanciers, les étudiants, les bus, la SNCF, la Fonction publique, la Poste, même les « fonctions support de la police », et, toujours mieux suivis, les défenseurs du climat… sans compter bientôt des commerces promis à la ruine par dizaines de milliers en cette période de Noël où personne n’a envie d’acheter, mais nous rêvons nombreux de partager la soupe de potiron autour d’un feu de bois sur un rond-point.

Le symbole de Strasbourg tendrait plutôt à susciter une mobilisation européenne qui prendrait le relais de la mobilisation nationale : parmi les victimes, un journaliste italien, un touriste thaïlandais, un musulman, deux militants associatifs de gauche… et la fille d’une riveraine marchande de fromages, ce mixte suggère le « glocal », un élargissement diffus et maximal des solidarités. À l’intérieur (dans la France « de l’intérieur », comme disent les Alsaciens ?), deux personnalités susceptibles d’incarner un ralliement national sont apparemment toutes trouvées et, de place en place, spontanément désignées, justement parce qu'elles répugnent au gros affichage :

- d’une part, inattendu, le général De Villiers, qui doit sa notoriété au camouflet que lui infligea le Président de la République fraîchement et petitement élu non moins qu’à son tour de France de conférences à la faveur de deux livres publiés depuis et à son sens de l’honneur et de l’honnêteté. Il parle, comme il dit, aux hommes et aux femmes, il les écoute et il en est écouté, il suscite la confiance. « C’est moi le chef », lui rétorquait Macron, mais personne n’adhérait à cet autoritarisme, dont il semblait au contraire qu’il manifestait un pouvoir usurpé, quand on le voyait ridiculiser les soldats du 14 juillet en leur faisant exécuter une chorégraphie à l’Américaine pour séduire un Trump méprisant (mais jaloux du défilé qui précédait). Après Napoléon, Pétain et De Gaulle, est-ce donc encore un militaire qui devrait prochainement incarner l’unité des Français en temps de crise ? Peut-on oublier que son frère se nomme Philippe De Villiers?

- Dans une posture décalée de témoin, de tribun et de « cheval de Troie » selon sa propre expression, il y a d’autre part, sincère et désarmant, François Ruffin : il fédère les prolétaires, les déclassés et la classe moyenne ; il sait inventer les événements qui rassemblent ; il a la contenance modeste et le verbe haut ; sa franchise est véhémente mais jamais méchante ; il parle des « gens » et aux « gens », mais surtout donne la parole aux « gens » ; il s’adresse à chacun avec familiarité, dans un tutoiement complice, mais sait trouver les lieux et les moments de la solennité. Flixecourt, Feuquières-en-Vimeu... il parle local en tee-shirt à l'Assemblée, national en arborant l'écharpe tricolore dans la rue. Quel autre habit pourra-t-il endosser ?

Simultanément, le refus de tout représentant élu ou désigné, la revendication d'une refondation de la démocratie et la réalité d'une démocratie directe dans les mouvements contestataires pourraient autant pousser la contestation à un élargissement décisif que laisser prise à la répression (un « état d'urgence », le mot a déjà été prononcé, pas seulement « économique et social » ?), à la récupération ou tout simplement à l'imprévisible.

Et maintenant donc ? Suivre ses convictions. Et, quant à l'issue, reconnaître l'histoire à l'œuvre, wait, watch and see…

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