La débâcle de la Ve République

Le blocage des institutions de la Cinquième République est aggravé par les circonstances qui ont amené Macron au pouvoir sans qu'existe une base et une substance politiques à son élection. Il n'y a aucune issue politique à espérer, sauf à recréer le politique par la base.

Le constat, je crois, est clair pour le plus grand nombre : le blocage politique actuel découle en droite ligne de nos institutions mêmes. Il est en outre aggravé par la personnalité des hommes aujourd’hui au pouvoir, et par les circonstances qui les ont amenés à leurs postes.

 Je récapitule.

Durant les premières décennies de la Cinquième République, le décalage entre des législatures de cinq ans et le septennat présidentiel assorti de prérogatives régaliennes accordait certes au chef de l’État un pouvoir exorbitant en comparaison de la plupart des démocraties européennes. Mais, depuis, l’alignement de la durée du mandat présidentiel sur celle d’une législature et l’organisation des législatives dans la foulée même des élections présidentielles n’ont fait qu’aggraver ce déséquilibre au lieu d’y remédier. Le jeu normal des institutions ne permet plus de consulter le peuple souverain pour lui permettre d’approuver ou de rejeter une politique impulsée par le chef de l’État, dans le cours même de son mandat.  Du même coup, on ne rencontrera pas d’occasion de remettre en jeu le mandat présidentiel par le moyen d’un référendum, ou de forcer le Président au compromis d’une « cohabitation », en cas de rejet par les urnes. De Gaulle en personne s’était dignement retiré devant le désaveu populaire. Sarkozy, Hollande, eux, soulevaient la rue et plongeaient au plus bas des sondages sans cesser de se prétendre légitimes. Avec Macron on va plus loin : à sondages encore plus bas, à rejet plus fort encore, ne répondent que la répression et la tyrannie. On se demande même si un tel homme acceptera de consulter le peuple quand son mandat expirera. L’état d’urgence autorise tous les débordements… du pouvoir, bien plus que de la rue, comme en témoignent cruellement aujourd’hui tant de blessures et d’amputations chez les Gilets Jaunes.

 Les déséquilibres institutionnels ont entraîné l’indifférence des citoyens pour les consultations nationales, ou bien ces votes purement protestataires qui ont permis les succès de l’extrême droite. La composition de l’Assemblée répond de moins en moins aux votes exprimés, et les Présidents ne e sont plus élus que par défaut. La base électorale qui devrait assurer la légitimité d’Emmanuel Macron en vérité n’existe pas.

 Mais, dans le cas du leader d’En Marche, un « parti » monté de toutes pièces pour permettre l’élection de Macron en quelques mois et aussitôt dissous dans la nature en-dehors d’hommes de main stipendiés, il faut encore ajouter la situation inédite d’un candidat sans aucun enracinement politique, comme parachuté par les médias et les lobbys qui l’ont créé. Jusque-là nous avions des Présidents issus de longs combats et intrigues politiques, qui s’étaient au fil des années constitué un vivier de militants, de fidèles, d’obligés sur tout le territoire national, mais qui s’étaient aussi obligés vis-à-vis de leur base électorale et ne pouvaient agir qu’en accord avec leurs troupes. Macron, lui, ne dépend d’aucune base électorale. Il est entré à l’Élysée comme un coucou s’installe dans le nid et le lit d’autrui. En revanche, il est entièrement tenu par les liens mafieux d’un partage de butin  – ce « pognon de dingue » –, garanti seulement s’il veille à maintenir le curseur des dépenses sociales en-deçà des limites qu’imposent ses donneurs d’ordre et de leur verser les dividendes qu’il a dû leur promettre. Il se croit en outre, avec autant de naïveté que de cynisme, vertueux et virtuose précisément par son art à maîtriser ce curseur et à multiplier ces dividendes. Aucune réflexion politique véritable n’accompagne cette ambition financière. Sa seule réponse à la rue, à la contestation sociale, sera donc la répression. Il n’en a pas d’autre à sa disposition. Sauf à faire jouer la menace terroriste ou la peur des migrants, à emprunter le discours le plus pétainiste ou encore à provoquer une guerre civile véritable. C'est pourquoi le mouvement des Gilets Jaunes, cette recréation du politique par la base, autour de "communs" élémentaires, est si précieux et si nécessaire.

 Voilà où nous en sommes du fait d’institutions viciées et d’oubli du politique. Mais ce sont des hommes qui en resteront comptables devant la Justice et devant l'Histoire. Quant aux héros de demain, ce sont à coup sûr ces hommes de chair et d'os et de courage, que l'on défigure aujourd'hui sur les Champs Élysées.

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