Peut-on comparer l'Aquarius et l'Exodus 1947?

Deux différences fallacieuses, deux différences réelles, et une ressemblance essentielle. Du poids et de la revanche involontaire des plus faibles, ou des conséquences monumentales de l'inhumanité. P.S. La comparaison vaut davantage avec le drame du Saint-Louis en 1939.

De toutes parts se font entendre des comparaisons entre le drame actuel de l'Aquarius et celui de l'Exodus en 1947 (je ne liste pas les sites, cela va de Libé à Radio Notre-Dame en passant par Réforme et Esther Benbassa...).

Ceux qui contestent cette comparaison le font au nom de deux arguments:

– la situation ne serait quand même pas aussi dramatique et on ne peut comparer (il serait même obscène de comparer) le nazisme et le rejet actuel des migrants: cet argument repose évidemment sur une erreur historique. Les passagers de l'Exodus, rescapés des camps nazis, n'étaient plus dans cet épisode les victimes des nazis, mais du vainqueur britannique, qui les a ramenés de force... via Gibraltar et Hambourg, dans des camps en Allemagne. D'autre part, nous savons tous aujourd'hui quelle horreur avaient traversée pendant la guerre qui venait de s'achever les candidats juifs à l'émigration en 1947, mais nous fermons hypocritement les yeux sur le naufrage actuel d'un continent entier, l'Afrique, première à souffrir du changement climatique généré par les pays du Nord, ainsi que de la corruption et de l'exploitation entretenues par les mêmes, et dont le sort préfigure d'ailleurs celui du reste du monde à brève échéance.

– Les chiffres ne seraient pas comparables: 4500 rescapés d'un côté, 629 de l'autre.

Mais qu'entend-on ici frapper d'incomparabilité? Le second chiffre, s'il n'était que de vingt personnes, ou même d'une seule, serait déjà excessif quand il s'agit d'un refus de secourir des naufragés en mer. Et derrière les rescapés, de part et d'autre il convient de prendre en compte d'innombrables victimes antérieures, silencieuses, mortes ou disparues. On a pu tâcher de lister les uns, en mesurer le nombre avec effarement, on ne listera sans doute jamais les autres, victimes de l'abandon et d'une criminalité économique et autre, confuse et multiforme.

On peut cependant relever deux différences essentielles:

– à l'espoir et au projet collectif qui soutenaient, envers et contre tout, les passagers de l'Exodus, il faut opposer le désespoir privé de tout horizon et de toute solidarité (autre qu'au petit bonheur la chance humanitaire) des passagers de l'Aquarius, ballottés au gré du bon ou du mauvais vouloir d'autrui. Il y a certes une multitude de rêves individuels dans les têtes des migrants, mais chacun ne se maintiendra à flot que par hasard ou, en outre, à force de muscles et de ténacité.

– Par la voix de Mitterrand, la France avait offert de laisser accoster les passagers de l'Exodus (alors transférés sur des bateaux anglais) et d'accueillir les volontaires, dont très peu avaient consenti à débarquer à Port-Bouc; aujourd'hui la France de Macron se ferme honteusement aux passagers de l'Aquarius, et on appelle « résistance » le fait de soutenir ce déshonneur.

En revanche, une ressemblance essentielle saute aux yeux: l'injustice essuyée par des hommes réduits à la pire misère a ou aura eu des conséquences incalculables sur la marche du monde. Le drame de l'Exodus 1947 a précipité la création d'Israël et, avec elle, la lancinante tragédie palestinienne qui nous obsède plus que jamais soixante-dix ans plus tard. Le drame de l'Aquarius est en train d'achever de détruire l'Europe, à commencer par les relations entre la France et l'Italie. Dans les deux cas, le déni de justice et l'inhumanité auront non seulement accru les souffrances des victimes, mais, cruelle revanche du plus faible, déterminé l'avenir de l'Europe et de sa politique méditerranéenne et, au-delà, infléchi le destin de la planète.

P.S. La comparaison vaut davantage avec le drame du Saint-Louis en 1939.
Voir: https://www.mediapart.fr/journal/international/150618/du-saint-louis-l-aquarius-80-ans-d-abomination-envers-les-refugies?page_article=2
et le –terrible – documentaire de Michel Vuillermet, "Evian, la conférence de la peur", 2009.

 

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