Une religion française: école laïque et laïcisme

Un enseignant du primaire muté d'office. Causes et contexte.

Le 2 juin dernier, un "professeur des écoles" a été sanctionné par une mutation d'office sur décision d'une commission de discipline convoquée par l'Inspection de l'éducation nationale de l'Indre (France Bleu Berry, cf. http://www.lavie.fr//actualite/societe/sanctionne-pour-avoir-fait-etudier-la-bible-en-classe-une-decision-infondee-et-ideologique-06-06-2017-82644_7.php). Pour quel motif? Une lettre anonyme l'accusait d'avoir proposé à sa classe la lecture de textes de la Bible pendant 6h40 au total dans l'année scolaire (qui compte environ 1000 h. d'enseignement).

Rappelons qu'à la suite du rapport Debray (2002), l'étude des "textes fondateurs" de nos civilisations (notamment la Bible et la mythologie gréco-latine) est entrée dans les programmes de l'enseignement secondaire, et qu'elle est recommandée à tous les niveaux de l'école de la République pour permettre aux enfants de pénétrer l' "implicite de la conversation" (T. Todorov), c'est-à-dire tout ce qui s'entend à l'arrière-plan d'expressions courantes comme "tour de Babel", "arche de Noé", "un Hercule", un "sosie", "porter sa croix", etc.

Il n'y aurait donc rien eu à reprocher à l'usage scolaire de textes bibliques. L'accusation se serait alors emparée du grief de "prosélytisme", mais on n'a trouvé dans la vie privée de l'incriminé qu'agnosticisme, absence de toute pratique et de tout engagement religieux. Ce qui n'a pas empêché la sanction de tomber.

Or la République, et notamment les lois laïques, ne garantissent-elles pas la liberté d'opinion, de religion, d'expression, d'association...? Si l'enquête – qu'il aurait encore fallu mener avec tact et dans le respect scrupuleux des convictions personnelles – avait pu déboucher sur le constat d'une pratique religieuse, en l'occurrence chrétienne, aurait-elle permis de renforcer le soupçon, voire de constituer le délit de prosélytisme? Évidemment non, sauf appartenance établie à une secte juridiquement qualifiée comme telle.

Mais il faut se méfier: la répression s'abat partout sur toutes les formes de liberté, ne serait-ce qu'au nom de l'état d'urgence qu'on veut aujourd'hui transformer en droit commun. À Rennes, deux jeunes femmes qui témoignaient en défense au procès d'un garçon jugé pour violence contre des policiers sont reparties menottées, sous l'accusation de faux témoignage: et l'on ne sait que trop ce que laissent entendre les médias des ingérences du nouveau Garde des Sceaux ... Mais passons.

Nous vivons en France un temps de confusion dramatique, où la laïcité en vient à basculer dans le laïcisme et à constituer le plus intolérant des credo, poussant toutes les traditions religieuses à la surenchère et contribuant à induire une mutation interne du phénomène religieux dans son ensemble. Car les religions instituées, oublieuses de leur tradition éclairée et civilisatrice, oublieuses aussi de leur aptitude à rythmer en général paisiblement le social (notre calendrier en témoigne encore largement), en viennent à singer, à outrer la caricature même que leur renvoie en miroir la nouvelle religion laïciste.

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