"On n'est plus chez soi"

La tolérance religieuse et la tolérance en général doivent s'exercer non seulement vis-à-vis des individus, mais surtout vis-à-vis des communautés qui doivent pouvoir être, à l'occasion, accueillies avec dignité dans l'espace public.

Dans les nouveaux émois suscités, croit-on, par la question du voile féminin il y a un malentendu et une méconnaissance – parmi d’autres – qu’il importerait de dissiper.

« On n’est pas (ou plus) chez soi ». Le sentiment existe en France de n’être pas ou de n’être plus admis dans l’espace public pour ce que l’on est et professe d’être, et ce sentiment concerne aussi bien ceux, en forte diminution, qui osent encore se dire chrétiens que les musulmans forts de leur nombre croissant : les premiers se sentent niés et bafoués quand on interdit les crèches dans les mairies, les seconds s’offusquent de ce qu’on pourrait obliger leurs enfants à manger dans les cantines scolaires ce que leur religion leur interdit [1]. D’autres cultes – zoroastriens, bouddhistes, israélites… – ne doivent leur relative discrétion qu’à la conscience d’être minoritaires : quitte à prendre place, à l’occasion de leurs fêtes, dans le calendrier des spectacles publics où la rue s’ouvre à eux et où accourent les badauds (ainsi à Paris le culte de Ganesha ou les fêtes du nouvel an chinois).

Avoir une religion, avec ou sans dieu, ce n’est pas seulement une affaire d’intériorité et d’espace privé. Cela se vit dans le cercle de la famille élargie et dans celui de la communauté, non pas clandestine (sinon, il s’agirait de sectes), mais s’affichant dignement, avec pignon ou clocher sur rue, précisément dans l’espace public (pour le minaret, il vous faudra passer le Rhin : c’est, avec le clocher de Saint-Népomucène et quelques laids emblèmes de la société de consommation, la première image qui s’offre aux yeux à la traversée du Pont de l’Europe à Strasbourg).

Pour autant, au-delà des communautés locales et de leurs organisations éventuellement nationales, les religions, pas plus que les associations de tous ordres, ne coïncident que rarement avec les espaces officiels et politiques : elles les débordent de toutes parts, offrant aux exilés un refuge où renouer avec leur culture d’origine et aux religions « universelles » un réseau planétaire d’obligations où puisera volontiers la diplomatie des États. Une laïcité bien comprise devrait être, de la part des pouvoirs publics, d’honorer les communautés en acceptant l’invitation à leurs fêtes, voire en collaborant à leurs initiatives culturelles, sociales ou caritatives, sans en privilégier aucune, mais en s’assurant que toutes se sentent reconnues et estimées (elles-mêmes d’ailleurs veillent à s’accueillir parfois mutuellement les unes les autres) : il sera d’autant plus facile de réprimer les excès éventuels. Une société libre est une joyeuse mosaïque de communautés et d’associations fières de se montrer les unes aux autres. La sécurité publique naît du sentiment d’être reconnu au-delà de l’entre-soi. La frustration de ceux qu’on réprouve ou stigmatise pour leur appartenance génère la haine de l’autre, le fanatisme et la violence. L’État qui prétend interdire l’expression publique des religions fait ainsi le lit de la terreur : à vouloir ensuite l’éradiquer par une répression étendue il ne peut engendrer, tôt ou tard, s’il réussit, qu’uniformité forcée et totalitarisme : cela peut commencer, comme Macron y invite les Français, par cet appel pervers à la délation et à la généralisation du soupçon.

Les mêmes qui condamnent le « communautarisme » religieux revendiquent souvent haut et fort, avec raison, les droits par exemple de la « communauté LGTB+ » : on voit bien que la liberté d’afficher, de professer ce que l’on est ou veut être est au fondement de la tolérance sociale. C'est cela que garantit, et que limite, la neutralité et l'impartialité de l'État.

Quand Brigitte Macron estime qu’il faut exclure la question des religions de nos écoles, alors qu’elle-même n’a exercé que dans des établissements privés à caractère religieux et que son époux s’est empressé de recueillir auprès du pape François la dignité de « premier et unique chanoine d’honneur », elle trahit son propre rejet de la religion d’autrui (l’islam bien sûr), quitte à bâillonner, dans le même mouvement (pour feindre une égalité de traitement), ceux qui, dans les écoles des fils et filles de « riens », professeraient peut-être la religion de ses pères. C’est l’aveu d’un entre-soi social doublé d’un mépris de classe, qui réserve la liberté religieuse à sa propre chapelle et à son cercle d’égaux. Et, s’agissant de l’épouse du Président de la République qui se compare lui-même à Jupiter et tient pour sacrilège le décrochage de ses portraits, c’est trahir qu’à ses yeux il ne doit y avoir d’autre religion qu’une religion d’État.

[1] La répression sauvage des Gilets Jaunes ou des Zadistes participe du même musèlement des affichages identitaires: en plus décomplexé, parce qu'il n'y a pas à ménager contre eux la tradition de la tolérance laïque, et parce que les pouvoirs politiques et économiques y sont directement interrogés et contestés. Ces derniers trouveront toujours à se laver la conscience en se montrant "progressistes" sur les questions sociétales, qui ne les menacent en rien.

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