Le berceau de la reconnaissance

Du cynisme de Castaner à l'humanité d'une maman traumatisée. Retour sur les échanges de Mediapart avec des victimes des violences policières: un journalisme réparateur.

Le débat du 16 janvier sur les violences policières, animé avec tact par Dan Israel sur Médiapart, a atteint un point d’orgue qui m’a touchée aux larmes. Ce débat actuellement toujours en Une de MDP se déroule entre deux victimes des violences policières (Antoine Boudinet, 26 ans, dont la main droite a été arrachée par une grenade, et Lola Villabriga, 19 ans, blessée au visage par un tir de flashball), une mère d’une autre victime, Gabriel (gilet jaune dont la famille entière, présente au moment du drame, est plus ou moins atteinte dans sa chair et traumatisée par les mêmes violences), enfin une jeune femme participant aux escouades des « street medics ».

Je recommande la plus grande diffusion de ce débat. Il suffit, à lui seul, à permettre à chacun d’apprécier l’écart entre l’insoutenable mépris de Castaner – qui a l’indécence de récupérer à ses fins politiciennes la tragédie des deux pompiers morts dans l’explosion de gaz de la rue de Trévise, tout en écartant comme nulle et non avenue l’évocation du pompier gilet jaune de Bordeaux plongé dans le coma –, et l’humanité profonde de certaines choses qui se passent dans la rue.

Dominique Rodtchenki Pontonnier, petite dame soignée de sa personne, maman de ce Gabriel qui a perdu une main dans la mêlée, disait qu’elle était, avec toute sa famille, ses amis, sa commune, son département…, restée depuis incapable de réaction, les jambes comme prises dans un ciment, sur ce boulevard où l’irréparable s’était produit.

Et puis, vers la fin de l’entretien, quelque chose s’est passé. Comme un premier remède à l’irréparable, un premier pas vers la reconstruction dans une vie fracassée, un premier fil pour retisser une société en lambeaux. Mais le fil le plus solide aussi : celui de la reconnaissance.

Avec de l’horreur encore dans son regard fixe, la maman s’est tournée vers la jeune secouriste invitée. Elle lui a dit et répété « merci ».

« Merci », à travers cette jeune femme, à l’homme providentiel intervenu avec sa trousse de secours et ses compresses, à l’inconnu surgi de la nuit pour panser et conseiller. Et ces mêmes mots faisaient aussi apparaître sur le boulevard du crime, au-dessus du blessé et de sa famille, d’autres anges gardiens providentiels, des hommes courbant le dos, serrés et solidaires autour des victimes pour faire barrage aux tirs qui ne cessaient pas de pleuvoir.

De cette scène à peine évoquée, le « merci » de la mère a fait comme un nid, un berceau, le commencement d’une renaissance.

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