Vu sur France Ô "Les fiancées du djihad". La vidéo confirme ce que suggéraient bien d'autres informations glanées de-ci, de-là: premièrement, que ces jeunes filles qui partent faire leur djihad en Syrie ont été longuement travaillées, sans même quitter leur chambre, par la propagande sur le net et par des dialogues directs avec les rabatteurs, qui sont ici des jeunes femmes elles-mêmes (notamment une très remarquable Aqsa), et qui leur expliquent toutes les démarches à accomplir, les pilotent et les financent à distance, indiquent avec précision le trousseau à emporter, décrivent à l'avance les sentiments qui seront les leurs, etc.; deuxièmement, que les candidates au djihad sont des jeunes filles instruites, intelligentes et vives (un rapport de Dounia Bouzar relevait la forte proportion de filles d'enseignants), des adolescentes que tourmente leur entrée prochaine dans l'âge adulte, que l'actualité interpelle et que la marche folle du monde angoisse et déboussole: Daesh leur procure une prise en charge immédiate (logement, nourriture, soins médicaux gratuits), avec le sentiment de participer à la purification de la planète en s'offrant elles-mêmes à une vie purifiée; troisièmement, que cette vie purifiée comporte un retour à une nette partition sexuelle, avec la soumission au rôle de partenaire reproductrice des héros destinés à mourir au combat, et un total rejet du féminisme; quatrièmement, que ce sont les tragédies vécues par le monde arabe, et notamment la tragédie palestinienne que depuis un demi-siècle l'Occident s'entête à nier ou à minimiser, qui nourrissent le sentiment de l'injustice et la révolte; mais les nourrissent aussi l'islamophobie des médias et les impasses de nos sociétés libérales, des inégalités à la déroute écologique.
Et la religion dans tout cela? Elle fournit, à côté d'un sabir anglo-arabe (et aussi bien franco-arabe) mâtiné d'abréviations propres à la communication par texto (MDR = "mort de rire"), quelques formules (mourir c'est trouver son jugement dernier, les vierges au paradis, etc.), quelques gestes aussi (l'index levé), le rigorisme wahhabite et son accompagnement traditionnel de voile féminin et d'esclaves domestiques, mais surtout l'immédiate communion dans l'oumma moyennant le renoncement à toute individualité et le dévouement sans condition à la guerre sainte: deux ingrédients trop bien connus des totalitarismes.
Il faut regarder ailleurs – vers les vidéos les plus atroces ("tracter" en riant des cadavres d' "apostats" comme des marchandises, voir sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/les-milles-visages-d-abou-omar-soussi-commanditaire-presume-des-attentats_1736309.html qui en fournissait le lien avant que ne soient réclamés des droits d'auteur sur ce document) ou tel reportage sur la drogue baptisée "captagon", stimulant/anesthésiant des terroristes et objet d'un très juteux commerce syro-libanais en direction de l'Arabie et du Golfe – pour mesurer à quel point "la religion on s'en fout", à quel point en tout cela l'islam n'est qu'un prétexte, un site virtuel viralement et mondialement actualisable en n'importe quelle "cellule dormante", et une arme de propagande: il permet aux ex-officiers sunnites et ex-services secrets de Saddam Hussein de prendre leur revanche sur les chiites d'une part, sur l'Occident d'autre part. Leur savoir-faire – "brillantissime", faisait remarquer l'autre jour un homme qui paraissait en savoir long – devrait obliger le reste du monde (dont il faudrait encore retrancher la Libye, Boko Haram, une pléiade de formations affiliées à Al Qaida au Sahel, au Maghreb, en Asie et ailleurs...) à prendre enfin au sérieux le contexte des urgences qu'il a créées, et à apporter notamment dans les prochains jours, lors de cette COP21 qui semble déjà mort-née, des réponses adaptées, sincères et vigoureuses au péril climatique.
On comprend aussi que bien loin de fermer ses frontières, il faut que l'Europe au contraire les rouvre et accueille avec méthode et décision les foules en marche pour s'y réfugier: il y va de la générosité et de l'humanité certes, mais surtout de son intérêt et même de sa survie. À supposer qu'il se trouve trois galeux dans le troupeau des fugitifs, si le troupeau espère en l'Europe il les dénoncera lui-même. Le terrorisme s'alimentera bien mieux, comme il le fait déjà, de nos injustices, de nos peurs et de nos égoïsmes, que de notre hospitalité. Et des jeunes à qui l'on n'offre en guise d'avenir que le poids de nos dettes, l'exclusion, le déracinement, le ciel obscurci et la mer qui monte, reconnaîtront trop facilement leur chemin dans la déshumanisation par les voies de la haine.
Le risque existe que se soit amorcée là en France et en Europe une menace de rupture des générations au regard de laquelle mai 68 pourrait bien paraître n'avoir été qu'une aimable bien-pensance.