Un néodarwinisme social?

Attitudes, "bons mots" choquants, forcing réformateur et répression émanent d'un néodarwinisme social qui pourrait bien succéder, avec des effets similaires, au racisme d'antan.

Il faut relire Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) pour comprendre ce que l’on entend nommer, en sourdine encore , le « néodarwinisme social ». « Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi », écrivait Renan, cité par Césaire. Il s’agissait alors des Noirs, des Indiens, des Chinois, des Vietnamiens, des Malgaches… Trump évoque aujourd'hui des « trous de merde », shitholes,ou remarque au passage d’une banlieue délabrée qu’« il n’y a que les Noirs qui peuvent vivre dans des endroits pareils » (ou encore élever un mur entre les Hispaniques, tenus pour « gens de couleur », et les USA): on reste dans cette même rhétorique raciste, en dépit du fait que ces Noirs, ces Hispaniques…, jouissent de la même nationalité et de la même ancienneté sur place que les Américains de souche britannique ou allemande.

Mais en Europe, et tout particulièrement en France, l’oligarchie au pouvoir, appuyée sur l’idéologie ultralibérale (Hayek cité par Édouard Philippe) et sur l’utopie de « l’homme augmenté » (quand le surpeuplement de la planète ôte du reste toute crainte d'un défaut de main-d'œuvre bon marché), opère une transposition sociale du racisme, qu’elle s’octroie du même coup la bonne conscience de haïr. Ainsi, ce sont les chômeurs, les pauvres, les SDF, les vieux, les infirmes mêmes (de santé fragile, qu’allaient-ils faire là ?) qu’elle traite comme des « riens » et qu’elle s’estime autorisée à gazer (il court des rumeurs de gaz neurotoxiques !), à bombarder de LBD, de canons à eau ou de grenades de désencerclement bourrées de TNT. Elle se vante même d’une grande « humanité » (qui, naturellement, l’élèverait au-dessus des « pays de merde » dont pourtant elle stipendie les dirigeants corrompus, à charge pour eux de mater dans le sang les révoltes de leurs peuples) du seul fait qu’elle évite « quand même » des armes directement létales.

C’est au nom de ce néodarwinisme social que le « grand débat » s’est adressé aux seuls élus – ceux qui se sont distingués de la masse et avec lesquels il serait possible de parler à peu près le même langage de classe. On se rappelle aussi la discussion d'Emmanuel Macron avec les seuls délégués syndicaux lors de la confrontation avec les ouvriers de Goodyear. La démocratie représentative se voit dès lors interprétée, et finalement relayée, par un faux dialogue, où seuls les représentants élus sont tenus pour habilités à exprimer des doléances, poliment et entre gens du monde, et surtout à répercuter les décisions du pouvoir, qu’on leur expliquera à loisir, en comptant qu’ils sauront à leur tour persuader leurs administrés. L’expression des petits, des sans-grade, est, elle, systématiquement ignorée au nom d’un élitisme culturel qui s'exhibe à contre-temps  (Castaner croyant devoir citer ses auteurs quand Ruffin lui parle de travailleuses "invisibles ", Macron arguant de « transcendance » ou n'imaginant même pas qu'un boxeur puisse parler et se filmer sans le secours d'un conseiller en communication). Et pourtant : quand des hommes répondent en citoyens à des comportements aussi arrogants et aussi naïfs, c’est bien eux qui se montrent dignes, éclairés et humains, quand les autres, cette triste oligarchie, ne sont au mieux que pitoyables et, au pire, criminels.

J'aimerais souvent dire aux bonnes âmes indignées qu'il n'y a pas de sursaut moral à attendre de l'actuel pouvoir. Tout juste peut-on espérer une issue en forme de pantalonnade et de piteuse déconfiture. Il ne sert de rien d’opposer aux "marcheurs" le malheur du peuple, de chercher à émouvoir ou de revendiquer justice : la pauvreté et l’échec relèvent d’une tare « originaire », expliqueront nos oligarques, et la seule politique valable consisterait donc à repérer, trier, et tirer du lot des sans-grades, d’éventuels « premiers de cordée » en puissance, égarés dans la masse. D’où l’accent placé sur l’accueil en maternelle ou l’effort en faveur des seuls cours préparatoires. Quant aux autres, on les tient pour interchangeables et corvéables s’ils peuvent créer des richesses, ou pour des bouches inutiles si leur situation, leur âge ou leur santé requièrent la solidarité (ce mot vient pourtant d'apparaître sur les bancs du gouvernement, au sujet du financement de la grande vieillesse: attendons de voir, mais ce qui se profile n'est qu'un impôt de plus sur les classes moyennes). D’où ces mots de mépris dont le public s’offusque, dont il suffoque, mais qu’il convient de peser à leur aune d’emprise sur le réel : inviter Geneviève Legay à plus de « sagesse » parce qu’elle aurait enfreint, à son âge, l’interdit d’un périmètre public formulé la veille, c’est à peu près un comportement de voyou de récré qui fait un croc-en-jambe à un camarade et lui reproche, à sa chute, de n’avoir pas regardé devant lui. On comprend que l’Élysée s’amuse des saillies d’un Yassine Belattar, accusé d’agressions verbales répétées! Mais les conséquences pourraient s’avérer pires : quand sur twitter les gilets jaunes sont traités de « vermine » et autres qualificatifs qui rappellent des heures bien sombres, quand un journaliste invite à parquer les protestataires dans des stades, quand les policiers apprennent à traiter les citoyens français les plus ordinaires, la classe laborieuse des artisans et petits entrepreneurs, comme ils traitent déjà les migrants ou les banlieues, quand la santé publique est délaissée, la liberté transférée aux seuls mouvements de capitaux et de leurs détenteurs, et le Parlement soumis à des cadences infernales qui le transforment en chambres d’enregistrement, – alors le mépris et l'incompétence pourraient aussi bien entraîner une guerre civile. Ils deviennent – et voilà qui est bel et bien non seulement en marche, mais sur les rails – susceptibles d’atteindre tous les degrés de la répression, ou pire encore.

 

P.S. C’est à l’aune de ce péril-là qu’il convient d’examiner de près les articles que le Conseil Constitutionnel vient d’une part d’autoriser, d’autre part de condamner dans la réforme de la justice voulue par le gouvernement. Les seconds pourraient n’être là que pour donner le change et, s’il se trouve, protéger, du même coup, quelque complice mis en examen…

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