Mr Mo et Mr Liu sont en France : Mr Mo est embarqué dans un avion, Mr Liu reste.

Le 7 janvier dernier, Changfeng Mo, 28 ans et depuis près de 10 ans en France était expulsé vers la Chine. Il laisse derrière lui sa femme et ses deux enfants nés en région parisienne, tous trois totalement démunis. Ces enfants ne reverront certainement jamais leur père, puisque nés en France de parents illégaux, ils n'auront pas droit à un passeport chinois (et donc ne pourront pas aller en Chine). Quant à Changfeng, sans travail, sans relations dans un pays quitté jeune, il ne pourra trouver l'argent nécessaire pour revenir ici. « Plus jamais ça » a-t-on dit, très choqués par cette sordide histoire. Quand Shije Liu a été placé en rétention, le 12 janvier dernier, un vent d'exaspération a soufflé sur les écoles parisiennes. Allait-on laisser en paix ces pères chinois à la fin ? Avec tout ce dont il fallait déjà s'occuper, le triple A devenu double, les pandas et leur escorte, le compte macabre des naufragés du Costa, la cagnotte du vendredi 13, les soldes qui commençaient, il allait aussi falloir trouver du temps pour faire libérer Mr Liu. Et on l’a fait : on a entouré la famille, appelé le copain avocat dont on sait qu'il fait des miracles, lancé une pétition (qui a recueilli plus de 1500 signatures en quelques jours), envoyé des appels à mail et fax pour exprimer courtoisement notre désapprobation à Monsieur le Préfet de Police de Paris qui lui, semble t-il, est suffisamment peu occupé pour perdre du temps à faire arrêter des pères de famille. Le RESF, la FCPE, le SNUipp-FSU … nombreux ont été les associations et syndicats à faire connaître leur indignation. Comme on trouvait que ça ne suffisait pas et qu'on ne voulait pas que Mr Liu devienne un Mr Mo, on a prévenu la presse qui aime les combats. On a aussi prévenu les élus, ceux qui le sont, ceux qui l'ont été et ceux qui espèrent l'être un jour : ils ont été nombreux à répondre à l'appel et c'était comme une assurance qu'en France, il y a encore du monde qui ne marche pas sur la tête. Puis on a décidé de faire du bruit : le bruit, c'est bien ce qu'il y a de mieux pour se faire entendre, non ? Alors tous les matins, devant les deux écoles des enfants de Shije Liu, se sont réunis les parents, les enseignants et les élus en colère, soufflant dans un sifflet, tapant sur une casserole ou une poêle à frire. A 8h30, les enfants rentraient en cours, les casseroles étaient rangées dans les sacs à dos et les parents partaient au boulot, il faut être sérieux quand on n'a plus 17 ans ! Le vendredi 20 janvier, une troisième école est rentrée dans la danse ou plutôt dans le bruit. Un appel à tintamarre généralisé était lancé pour le mardi 24 janvier et plusieurs écoles promettaient de s'y joindre. Cela a duré 9 jours : 9 jours de terreur pour la famille Liu. 9 jours au cours desquels la mobilisation tout aussi bien politique que citoyenne n'a fait que se renforcer. Mr Liu ne partirait pas, la détermination était sans faille. Alors vendredi 20 janvier, une “décision préfectorale” a fait relâcher Shije Liu. Au-delà du soulagement provoqué par cette libération, on ne peut s'empêcher de penser avec amertume au sort de Changfeng Mo. Ce jeune homme, dont l'arrestation nous a été signalée tardivement n'a pas pu échapper à son sort, malgré l'énorme mobilisation de dernière minute. Ces deux hommes avaient en commun d’être pères d'enfants nés en France (deux pour Mr Mo) et scolarisés et ici depuis longtemps (près de 10 ans pour Mr Mo, près de 8 ans pour Mr Liu), de travailler dur pour élever leur famille et leur assurer une vie meilleure que celle qu'eux avait connue. L'un est parti et l'autre, heureusement pas. Ces décisions semblent relever d'un arbitraire d'autant plus dangereux qu'il devient raison d'Etat. Si on ne peut que se féliciter d'un gouvernement attentif au bruit des casseroles dans la rue, il est éminemment regrettable que le sort des plus fragiles d'entre nous ne tienne qu'au son de poêles à frire entrechoquées. Cette absurde politique du chiffre qui prend encore plus d'ampleur avec la proximité des élections présidentielles, ces comptages indécents de gens renvoyés là où ils n’ont pas de raison d’aller, n'ont aucun fondement social ou économique. Les flux migratoires ont de tout temps contribué à faire circuler les idées et à redistribuer les richesses. On sait de toute façon qu'il est impossible de fermer des frontières : même le mur construit en Israël n'arrive pas à être étanche. Ce qu'on sait aussi, c'est que cette lutte contre l'immigration coûte extrêmement cher, en énergie, en moyens et argent mobilisés, en vies humaines brisées. Nous demandons au Préfet de Police de Paris qu’il prenne une décision qui ne sera ni arbitraire, ni inhumaine : une décision digne d'un Etat démocratique en quelque sorte. Nous lui demandons de donner à Monsieur Mo les moyens de revenir en France et de régulariser sa situation, ce qui lui permettra d’élever ses enfants dignement. Cela lui permettra aussi de monter cette petite entreprise dont il rêve et qui participera à l’économie du pays. En traquant quelques uns d’entre nous, nos politiques pensent se faire aimer du plus grand nombre : cela n’est qu’une illusion peu digne des gouvernants d’un grand pays. Nous attendons maintenant du gouvernement français qu’il repense cette politique migratoire fondée sur une aléatoire chasse aux plus démunis. Olivier Fraboulet et Annick Vignes RESF 75

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