Il faut que j'arrête de parler le français

L’artiste Bukinabé Thierry Oueda devait s’arrêter 5 jours à Paris en revenant de Copenhague. A Roissy, malgré son visa en règle, la police lui a interdit d’entrer en France, l’a placé en ZAPI et, le lendemain, l’a mis dans l’avion pour Ouagadougou. Mais les choses n’ont pas tourné comme prévu. Récit détaillé de Thierry. Un second récit suivra qui dira pourquoi cette issue. Ca va mieux ? A voir !

Dimanche 20 mars de retour de Copenhague, à mon arrivée à 14h50 à Roissy, je me suis présenté au contrôle des passeports et  j'ai alors été arrêté au Terminal 2F et enfermé dans une cellule de rétention à l’aéroport pendant 5 heures 12 minutes.  Ensuite, en attendant d'être embarqué le lendemain dans le prochain avion en partance pour Ouagadougou, dans la même nuit, entre 20h 30 et 20h 45, j'ai été conduit à la ZAPI (Zone d’Attente pour Personne en Instance) où j'ai passé la nuit dans une boîte appelée chambre d'environ 2 mètres sur 3 mètres avec deux lits d'une place chacun, une fenêtre hermétiquement fermée, un lavabo et  une étagère.  Cette nouvelle cellule nommée « chambre d’hôtel » par la police française, je l’ai partagée avec un autre détenu de nationalité malienne.

Pour en revenir à cette privation de ma liberté.

Le policier qui a confisqué mon passeport au contrôle (sur lequel été apposé un visa Schengen valable jusqu'au 25 Mars) m’a dit : « Vous ne pouvez pas entrer sur le territoire français parce que votre visa n’est pas valable ».

Je lui ai alors répondu que mon visa était parfaitement valable puisque sa durée de validité allait du 25 février au 25 Mars. Il sortit alors de la garde de contrôle et me demanda de le suivre. Ce que j’exécutai sans problème. Arrivé dans la salle de police, il me dit de m’asseoir. Puis il rentra dans un bureau et revint avec un autre policier. Là, le nouveau me demanda ce que j'étais allé faire au Danemark. Je lui explique que je suis allé travailler sur un projet artistique (L’immigration en relation avec la charte du Mandé et l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) et que je suis en chemin pour retourner. Mais que, ayant des RDV avec des partenaires français pour un autre projet artistique que nous développons ensemble pour mon théâtre (le Théâtre Soleil), je me suis arrêté à Paris pour les rencontrer et reprendre mon vol  dans 5 jours.

 Il demande alors à voir mon billet de retour, que je lui présente. Ce même policier que je suppose être le supérieur de celui qui m’a « contrôlé », me demande l’adresse de là où je vais loger que je lui fournis.  Comme le disent les Mossis « le soleil n’ignore pas un petit village » aussi, avant mon départ, comme, après renseignements pris  auprès des autorités de mon pays le Burkina Faso, on m’avait suggéré de me faire établir un nouveau passeport, car le mien n'avait une validité en cours que de 2 mois 18 jours et que, selon la loi, dans l’espace Schengen, le document de voyage officiel (passeport) doit avoir une validité en cours de plus de trois mois, je me suis fait établir un nouveau passeport valable jusqu’en 2021 pour le joindre à mon autre passeport sur lequel le visa Schengen avait été apposé par l’ambassade du DANEMARK au Burkina.

 Mais comme le dit la sagesse « quand on veut battre sa femme, on trouve que sa sauce n’est pas bonne ». Les deux policiers retournent dans le bureau puis ils reviennent avec un troisième policier.

 Cette fois, toujours le même me dit : « Vous ne pouvez pas entrer sur le territoire français parce que votre visa n’est pas valable ». Quand j’essaie de lui répondre, il m'interrompt et il me dit en rigolant :

 « Ici, c’est nous,... on décide... et vous n’avez pas droit à la parole.

 Ton visa n’est pas valable, il n’est pas valable, et c’est comme ça ».

 « Ton visa n’est pas valable, ton visa il n’est pas valable et nous, on ne peut pas te laisser passer ».

  Après m’avoir répété cela plusieurs fois en me riant au  visage comme si je n'étais pas un être humain comme eux, il me laisse enfin parler, et je leur dis  alors :

 « Mais, Messieurs,  si vous voulez bien me permettre, regardez mieux mon passeport,  mon visa Schengen est valable jusqu’au 25 mars ; et même, pour plus de sécurité, avant mon départ de Ouagadougou, j'appelé l’Ambassade du Danemark pour être sûr d'être en règle et qu'avec ce même visa, je pouvais m’arrêter en France avant de reprendre ma route, et c'est l’Ambassade du Danemark qui m’a assuré que j'avais le droit de circuler librement dans tout l’espace Schengen avec ce visa … ». Mais,  je n’ai même pas eu le temps de terminer ma phrase que le policier m'a crié :

 « L’Ambassade peut vous donner le visa qu'elle veut, mais, ici, c’est nous....  et on décide  ....Vous ne pouvez pas entrer sur le territoire français. Maintenant, ça suffit.  Vous allez rester en zone d’attente et on va vous renvoyer chez vous ».

 Dès lors j’ai commencé à noter sur mon bloc note ce que les policiers disaient autour de moi. Voyant cela l’un d’eux me dit à avec ironie : « Monsieur est écrivain !? Il aura le temps nécessaire pour écrire ».

 Puis, après toutes sortes de moqueries et de mots humiliants envers ma personne traitée comme un être inférieur ne possédant aucun droit,  les policiers m'ont enlevé tous mes effets et toutes mes affaires personnelles qu'ils ont remis à deux autres policiers qui m'ont emmené dans une autre salle avec toutes mes affaires personnelles.

 Ces deux policiers m’ont alors fait subir une fouille corporelle en me demandant si je n'avais pas de stupéfiants ou d'autres choses d'illégal à déclarer. Puis  ils se sont mis à fouiller, d'abord mon sac qui contenait mon ordinateur et mon téléphone portable qui, d'ailleurs, ne m’a pas été retiré, sans doute parce qu'ils ont pensé qu'il ne pouvait pas prendre de photo, ensuite, ils ont compté l’argent liquide qui se trouvait dans le portefeuille qui m'avait aussi été retiré et noté la devise et la valeur sur un papier. J’avais sur moi, six cent quarante euros (640 €), vingt dollars (20$) et deux cent mille francs (200.000F) CFA. Mais les policiers n’ont pas voulu noter les francs CFA. L’un des policiers se moquait en disant à son collègue : « Ce n’est pas la peine de noter ça, c’est du franc CFA, ça ne vaut rien. Deux cent mille CFA, ça ne dépasse pas quarante euros (40€) et personne ne veut de ça. Tu ne peux même pas échanger ça en France ». Est-ce parce que cette monnaie, le franc CFA est imprimée à Chamalières en France que ce policier se moque de moi à tel point ? Le franc CFA a-t-il des méfaits ? 

 Ceci accompli, ils ont gardé  mon argent avec tous mes papiers (passeports, billet d’avion, etc.), m'ont fait signer un papier où était noté tout ce qu'ils gardaient par devers eux et m'ont conduit dans une autre salle où d'autres documents m’ont été remis pour signature. J’ai demandé à les lire avant de les signer… et à la page 1 de la notification et motivation de la décision de maintien en zone d’attente des étrangers non admis, je découvre qu'à la rubrique PROVENANCE : ils ont bien marqué mon numéro de passeport, mais pas le numéro de mon  visa grâce auquel j'étais rentré le 02 mars dans l’espace Schengen, en transit par Paris pour aller à Copenhague.

 Quand, en voyant ça, je fais remarquer au policier qu'il a oublié de noter aussi le N° de ce visa Schengen. Il me répond : « Votre visa n’est pas valable ».  Je lui réponds : «  S’il n’était pas valable, comment m'avez-vous autorisé à entrer sur le territoire français, comme le prouve votre tampon sur mon passeport, quand, le 02 Mars  je suis arrivé à l’aéroport de Roissy, en correspondance pour Copenhague ». Il me répète  « votre visa n'est pas valable »  et m'ordonne de me dépêcher de signer car il veut suivre son match de rugby,  puis il ajoute : « Il y a un vol demain à 13h 35 et vous allez le prendre ».

 Je lui réponds que maintenant, mon souhait, c’est en effet de rentrer chez moi le plus vite possible. « Signez vite monsieur, demain c’est un vol direct pour Ouagadougou ». Je signe le document, le policier le prend et en fait une copie qu’il me remet. Comme le dit un proverbe mossi : « Quand tu n’as pas la force du voleur aide-le à porter son butin ».

 Ensuite, il me remet à un autre policier qui s'apprête à m'emmener ailleurs. Etant donné que mon téléphone portable n’avait pas assez de crédit pour joindre mes proches, je demande alors l'autorisation d'appeler. L’un des policiers me répond alors que le téléphone qui est dans la cellule d’attente ne marche pas, mais que, quand je serai à la ZAPI (sans préciser ni quand ni ce qu'était la ZAPI), j’aurai un téléphone à ma disposition pour joindre qui je voulais. 

Après cela,  ce policier m'a alors conduit dans une cellule où j’ai retrouvé un Camerounais qui était là, arrivé depuis trois jours. C’est en échangeant avec lui que j’ai compris que j’allais devoir rester dans cette cellule jusqu’à 20h 30, heure à laquelle on m'emmènera à « l'Hôtel » pour dormir. Et  c'est ainsi qu’aux environs de 21h, quand je suis arrivé à la ZAPI, que j'ai pu donner de mes nouvelles aux personnes qui m'attendaient depuis 15H afin de les rassurer et de dissiper leur inquiétude.

 La nuit à la ZAPI,

 La ZAPI est l’hôtel « prison » de la police des frontières gérée par la Croix Rouge.

 Dès leur arrivée, les personnes retenues sont enregistrées et l'argent qui leur avait été confisqué, leur est rendu. 

Tout appareil qui peut prendre une photo est confisqué. En ce qui me concerne, la batterie, le câble d’alimentation, mon ordinateur et mon téléphone m'ont été retirés. Ensuite un numéro m’a été donné comme matricule d’identification. Puis la police nous a conduits, mes compagnons d’infortune et moi, dans les bureaux de la Croix Rouge. Après un bref entretien avec un agent de la Croix Rouge, une carte téléphonique m’a alors été remise pour joindre mes proches, une serviette, des draps, du savon et les autres produits de toilette indispensables.

 L’agent de la Croix Rouge m’a dit que je partagerai ma chambre avec une autre personne : la chambre N° 63.

Notre chambre « d’Hôtel » de fraternité pour deux personnes ne dépassait pas 7,50 m2  avec des toilettes externes communes pour tout l'étage.

 Durant toute la nuit, on entendait les bruits de décollage et d’atterrissage des avions, les vrombissements des véhicules de ravitaillement, de livraisons, les sirènes des ambulances, les bruits étourdissants des moteurs des machines.

 De la chambre « d’Hôtel », j’avais une vue à travers la fenêtre qui donnait sur la piste de l’aéroport et les lumières des lampadaires qui éclairaient notre chambre.

 Une fois installé dans ma « chambre », j'’ai essayé de dormir, mais j’avais très faim parce que je n’avais pratiquement rien mangé depuis mon petit déjeuner à Copenhague.

 C'est alors que, dans ma tête,  ma locomotive mentale avec son wagon de questions s’est mise en marche et je ne pouvais plus l’arrêter.

 « Pourquoi mon visa n’est-il pas valable ?  Pourquoi ne veulent-ils pas m’écouter ? »

Dès que mon regard croisait mon compagnon de cellule, je me demandais si j’étais un humain au même titre que les Français. Soudain je me suis revu dans le film face aux moqueries des policiers.

 Dans ma tête, la locomotive des questions a continué d'avancer…

 Ai-je été condamné par un tribunal pour être retenu de cette façon ?

 Pourquoi cette restriction à ma liberté de circulation ? Parce que je suis un africain ? Parce que je viens du Burkina ? Parce que je suis un artiste ?  Parce que je ne mérite pas un visa Schengen ?

 Ou encore

 Parce que l’Union Européenne n’est qu’un mot ?

 Parce que le Danemark n’a pas les mêmes droits que la France ?

 Je veux comprendre… Pourquoi ? Pourquoi mon visa n’est pas valable ?

Parce que je suis le fils d'un de ces tirailleurs sénégalais qui se retrouvaient dans les geôles de l'intolérance ?

 Puis, enfermé dans cette cellule, avec tout ce que venait de  me souffler  ma locomotive, dans mon for intérieur je me suis dit :

  « Il faut que j’arrête de parler la langue française »

 1-      Puisque les policiers français qui représentent l’autorité ne la comprennent pas.

 2-      Puisque je n’ai pas droit à la parole face à l’autorité, je ne peux donc pas m'arroger le droit de parler face à des Français, pourtant ne suis-je pas un ambassadeur de la langue de Molière ?

 3-     Ou  est-ce parce que je suis un artiste que je suis traité de la sorte ?

Quand je me rends dans un pays non francophone, je parle le français aux policiers du pays et ils s'efforcent de me comprendre. Alors que nous sommes justement dans le mois de la francophonie, des personnes appartenant à la même communauté linguistique que moi ne le comprennent-ils vraiment pas ou ne veulent-ils pas comprendre cette langue que nous avons en commun ?

J’ai été au Ghana, à la frontière, j’ai parlé le français avec les policiers, et ils m’ont compris sans problème.

J’ai été au Rwanda, à l’aéroport, j’ai parlé le français aux policiers, et ils m’ont compris sans problème.

J’ai été au Danemark, j’ai parlé le français aux Danois, et ils m’ont compris.

 J’arrive en France, je parle le français avec les policiers français, et ils ne me comprennent pas. 

 Ma langue française est-elle si difficile à comprendre pour ceux dont le français est la langue maternelle ?

 Chaque voyage que j’effectue, mon seul moyen de communication orale est la langue française. Appartenant à une société orale, je pensais que ceux qui possédaient aussi l’écriture pouvaient d'autant mieux lire et comprendre leur langue. « Lire que mon visa était un visa Schengen et qu'il était valable du 25 février 2016 jusqu'au 25 mars 2016 ».

 Soudain, cette phrase du chauffeur danois de bus qui nous conduisait ce matin même vers l’aéroport de Copenhague résonna dans ma tête : «Faites à votre prochain ce que vous aimeriez qu’on vous fasse ».

 Pourquoi ces policiers se moquent-ils de moi ? Pourquoi ne veulent-ils pas m’écouter ? 

 Ne suis-je pas un ambassadeur de  la langue française au même titre que ceux qui font sa promotion dans tous les pays ? De nous qui ne sommes que des francophones, notre français est-il si difficile à comprendre ? Si c’est le cas, il faut en effet que j’arrête de parler le français.

 Au petit matin, on est venu frapper à la porte pour le petit déjeuner et il fallait se munir de son document de rétention pour avoir accès à la salle de restauration. A l'intérieur, hommes, femmes, enfants, mais aussi des personnes âgées de plusieurs nationalités s’y côtoyaient.

 Après le petit déjeuner, retour dans notre palace jusqu'à 11h10 quand j’ai été appelé dans la salle de police de la ZAPI pour attendre mon départ vers l’aéroport.

Après m’avoir fait signer un nouveau document, j’ai été embarqué dans une fourgonnette noire de la police avec deux hommes, deux femmes et trois policiers pour nous ramener à la Police des Frontières de l’aéroport pour l'embarquement dans l'avion.

 Arrivés à l’aéroport, nous avons été conduits dans la même salle de police où j’avais été arrêté la veille, puis nos dossiers et objets qui nous avaient été retirés, ont été remis aux policiers chargés de l’accueil.

 Après quelques minutes, un policier nous a appelés à tour de rôle et a demandé si nous voulions rentrer chez nous.  Des cinq personnes (tous des immigrés détenus) je fus le seul à dire que je voulais rentrer chez moi. Suite au refus des autres, le policier s’est mis à leur dire : « vous savez que si vous refusez de retourner chez vous volontairement, pour finir ça sera par la force ». Et comme si c’était pour donner plus de force à ses paroles, au même moment,  une jeune fille menottée dans le dos et accompagnée de deux policiers passa devant nous. Et notre interlocuteur rajouta : « C’est ça que vous voulez subir ?». Une femme d’une soixantaine d’années lui rétorqua qu’elle avait une convocation demain au palais de justice et que, tant qu'elle n'avait pas été condamnée par le juge, elle ne rentrerait pas chez elle. Quelqu'un  d'autre  déclara qu’il venait pour voir ses enfants  et que la police l’avait arrêté pour non-respect de nombre de jours (plus de 90 jours) dans l’espace Schengen et qu’il n’avait pas l’intention de se laisser faire parce qu’il avait un visa de plus d’un an avec plusieurs entrées et qu'il savait qu’il n’avait jamais excédé le nombre de jours autorisés.

 Quelques minutes plus tard, les quatre personnes qui ne voulaient pas retourner chez elles sans avoir, au préalable, été jugées furent emmenées hors de la salle.

Resté seul, j'attendis avec impatience mon départ pour rejoindre mon pays. Soudain, le policier reçoit un coup de fil et m’annonce que mon départ a été suspendu. Ma réplique a été : «  Je veux rentrer chez moi » ;  Mais il me dit : « Monsieur, on vient de me dire que votre départ a été suspendu » mais moi, de mon côté, j’insiste « Je veux rentrer chez moi ». Un autre policier m’apporte un sachet avec de la nourriture, de l’eau, du jus et du pain. Ce que j’ai refusé, car je ne voulais que retrouver ma liberté, leur nourriture je n’en voulais pas.

 Autour de 12h 30, un autre policier arriva et prit mes dossiers. C’était lui qui devait me conduire dans l’avion. Ce dernier, après avoir récupéré mes effets dans une armoire, me demanda de le suivre. Hors de la salle de police, un échange s'engagea entre nous. Il me demanda ce que j’étais allé faire au Danemark. Après le lui avoir expliqué, je lui ai dit : « Vos collègues n'ont pas voulu m'écouter, ils savent bien que mon visa est valable, mais ils n’ont rien voulu savoir ». Le policier sortit alors mon passeport de l’enveloppe et, après en avoir parcouru les pages, il s’adressa à moi par ces mots « Quand tu prends un passeport comme ça et tu vois que la personne à plus de onze visas, tu comprends qu’il ne vient pas ici pour rester, mais bon, ça arrive souvent »

 Ensemble,  on traversa les barrières de passages comme de vieux copains et arrivés devant la porte de l’avion, il remit l'enveloppe qui contenait mon passeport, mon billet retour et un autre document, au commandant de bord.  A moi, il me remit : un billet d’avion pour le vol AF0548 du 21 mars, Paris – Ouagadougou.

 Mon siège «  47K » se trouvait dans la dernière rangée de l’avion, étant tellement traumatisé par ce que j’avais vécu depuis la veille, je trouvai cette place l'endroit rêvé pour me réfugier des regards humiliants de ceux qui m'avaient vu passer comme un criminel.

 Après avoir rangé mon sac à dos, je m’assis donc et attachai ma ceinture de sécurité. Tous les passagers étaient maintenant embarqués à bord de l’avion et j’étais heureux de me savoir bientôt de retour chez moi, à Ouagadougou. Mais, quelques minutes après, une hôtesse s'approche et me tapote l’épaule en me disant qu’on me demande de venir vers l’avant de l’avion. Arrivé à l’avant, on me dit que le commandant de bord veut me voir, j’avance à sa rencontre et il m'annonce que c’est mon ami, le policier qui m’a conduit dans l’avion qui veut me voir. Ce dernier tenait de nouveau dans ses mains la même enveloppe qu’il avait remis au Commandant de bord et il me dit « Monsieur, le Ministère de l’Intérieur vient de nous appeler pour nous dire de vous donner un visa, pour entrer en France ». « C’est bon, peut-être, mais maintenant je veux rentrer chez moi ». « S’il vous plait Monsieur, si vous refusez, on remettra la faute sur moi ». Etant donné que ce dernier avait été très humain envers moi et voulant aussi surtout savoir ce qui se passait, je le suivis. « Monsieur, vous en connaissez des gens! » me dit le policier. « Je ne connais personne » lui répondis-je, mais comme le dit un proverbe mossi : « Celui qui connait les gens vaut mieux que celui qui connait le pays », et dans ma tête résonnait ce proverbe.

 Hors du tunnel,  un collègue du policier nous attendait, pendant qu’on marchait, le policier qui avait mon dossier  entre les mains, dit à son collègue « Le mec a plus de onze visas sur son passeport, quand tu vois ça, tu dois comprendre que c’est quelqu’un qui voyage beaucoup ».  Et comme de bons copains on traversa ensemble les points de contrôles sans être contrôlés jusqu’à la salle de police. Arrivé là, le policier me dit d’attendre,  qu’on va venir s’occuper de moi.

 Après trente minutes d’attente, un officier de police se présenta à moi avec  mon passeport, mon ancien billet d’avion et un visa de 8 jours en me disant : « Nous avons un visa de huit jours pour vous, que le Ministère de l’Intérieur nous ordonne de vous remettre ; c’est vrai qu'avec votre billet retour et votre visa vous repartez le 25 mars, mais maintenant, vous pouvez rester en France jusqu’au 28 mars si vous le voulez ». Ce dernier m’accompagnant alors hors de la salle de police, je lui demande où je pouvais récupérer mes valises.  L’officier de police m’indiqua que je pouvais les récupérer auprès de la compagnie Air France, puis il me montra le chemin pour m’y rendre. 

Mais je n'étais pas encore au bout de ma peine ; au service Air France Bagages, l’agent chargé de me  renseigner m’annonça, après des recherches sur son ordinateur et de multiples appels téléphoniques, sans succès, qu’ils n’avaient pas de trace de mes bagages. La bonne dame me demanda de lui laisser une adresse où on pourra m’amener mes bagages dès qu'on les aura retrouvés.

 C’est ainsi que j’ai quitté l’aéroport Charles De Gaulle, désorienté, déboussolé et ne sachant pas dans quel monde j’étais. Pourquoi une telle décision subite ?  En me remettant ce visa de huit jours, est ce pour réparer une quelconque injustice ?

 Mon maintien en zone d’attente, je le considère comme arbitraire, raciste et décidé au mépris à mes droits fondamentaux.

 Ce n'est que le résultat du bon plaisir des quelques policiers qui m'ont retenu, en violation de la loi (visa Schengen), et au mépris de la souveraineté d’un pays (le Danemark) et de règles de l’Union Européenne. 

 Par la faute de ces policiers, qui ne m'ont même pas autorisé à récupérer mes bagages, je suis resté trois jours à Paris sans pouvoir changer de vêtement car je n’avais avec moi que ceux que je portais à ma descente d'avion. 

 Compte tenu de l’humiliation subie par les moqueries des policiers, l’atteinte à ma dignité, le traumatisme personnel que cela a entrainé et pour que ça ne se répète plus jamais sur d’autres personnes qui n’auront pas le soutien  dont j'ai bénéficié, je réclame justice.

 Toutefois, comme notre culture nous enseigne à toujours chercher le positif dans toutes les situations, malgré ces policiers qui m'ont donné une si mauvaise image de la France, à travers l’intervention qui s’en est suivie, j’ai aussi pu réaliser qu’il existe quand même des Français qui, comme moi, continuent de croire en un monde fraternel et ont de l’amour pour tout être humain quelle que soit sa couleur ou sa culture. Vive la vie, vive l’hospitalité universelle !

 Thierry OUEDA

 Dramaturge, Metteur en scène

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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