Le Bucarest Express du gouvernement Valls

 

 

C’est une toute jeune femme menue, la seule femme présentée à l’audience du tribunal administratif de Paris ce lundi 7 juillet, arrivée avec  cinq hommes dans le même fourgon en provenance  du Centre de rétention. Elle est très jeune, 32 ans et mère de quatre enfants de 16, 14, 8 et 4 ans. Elle est roumaine. En rétention depuis 4 jours, arrêtée après un contrôle sur la voie publique.  Elle mendiait.

Roumaine ? Elle mendiait ? Comme dirait Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur : C’est une Rom et comme ils sont tous, « des populations qui ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation", ils « ont vocation à rester en Roumanie ou à y retourner".

La jeune femme est reçue par l’avocate de permanence, elle comprend et parle un peu français, mais manque d’assurance, une interprète apporte son concours. En fouillant au fond de son sac plastique, elle sort tous les documents qu’elle possède, soigneusement rangés, en plus de ceux qui ont déjà été faxés du Centre de rétention. Le certificat de scolarité d'une des filles, et la lettre de soutien de  son enseignante qui atteste de son intégration et de ses progrès. Les attestations d’inscription au collège et à l’école des trois autres.  Inscrits en mai et juin, mais pas encore scolarisés, faute de place et d’une fin  d’année proche. L’attestation de prise en charge de la famille par un  Centre d’hébergement et d’accueil temporaire.  Les bulletins de salaire de son compagnon et père des enfants. Lui aussi roumain, employé dans un restaurant d’insertion. Un Rom ?  Qui travaille « normalement » ?  Oui, puisque depuis le 1er janvier et la fin des mesures transitoires pour les Roumains et les Bulgares, les ressortissants de ces pays ont le droit de venir travailler librement en France. La jeune femme présente aussi  son attestation d’inscription à Pôle emploi.  Car elle cherche du travail. Dans quelles circonstances avez-vous été arrêtée ? Je mendiais, et la jeune femme tend la main, pour se faire comprendre.  Elle explique. Son mari travaille à mi-temps, ils versent une participation pour le loyer, avec quatre enfants, forcément, il y a des frais, et pas assez d’argent. Alors, reconnaît-elle, oui, elle mendiait.   Elle raconte leur histoire. Ils sont venus en France en 2012, ont vécu dans différents campements, avec ses parents à elle, dans une autre région. Puis ils ont été expulsés ; et ensuite, des semaines d’errance, cet hiver, fin janvier elle a reçu, elle, une Obligation de quitter le territoire français (OQTF). Non, elle n’a pas fait de recours. Mais elle est partie en Roumanie, en février pour un décès dans sa famille, elle a fait le trajet en voiture, pas de preuve donc. Elle est revenue début mars. A ce moment, la famille a pu être  prise en charge en banlieue parisienne, et petit à petit, a posé ses valises, et franchi les premières étapes d’une installation pour chacun d’eux. Le Centre d’hébergement a un partenariat avec une entreprise d’insertion, le père a commencé à travailler, les démarches ont été effectuées pour la scolarisation.

L’avocate a tous les documents en main. Une histoire presque exemplaire. Une histoire positive qu’elle défend brillamment à l’audience face au juge et  à l’avocat de la préfecture, ajoutant que la famille est accompagnée non seulement par des travailleurs sociaux, qui apportent toutes les garanties de représentation,  mais également par RESF présent dans la salle. Aucune question n’est posée sur l’installation de la famille, par contre juge et avocats débattent  de l’OQTF notifiée en janvier. Sans preuve probante, peut-on considérer que le retour en Roumanie a été exécuté ? Pas d’état d’âme du côté de la préfecture : « Si elle y est allée une fois, elle peut bien y retourner une deuxième ! »

Quatre retenus sur six seront libérés ce jour-là au tribunal administratif, mais pas la jeune mère roumaine ce jour-là. Elle doit être présentée au JLD le lendemain, mais nous perdons alors sa trace.  Nous apprenons le lendemain qu’elle a été expulsée  reconduite en Roumanie le 8 juillet !

Écœurement. Révolte. Indignation. Et démonstration sinistre que lorsqu’il s’agit de faire du chiffre, on s’affranchit facilement de toute autre considération.

Sur le plan administratif, cette jeune femme roumaine, arrêtée en raison  d'une vieille OQTF qui n'avait pas été remise en cause,  a été expulsée alors qu'elle est maintenant en situation régulière, engagée avec sa famille dans un « parcours d'intégration », dans les conditions prévues par  l’Etat français lui-même : ils sont hébergés, le père travaille, et les 4 enfants ont été inscrits à l'école et au collège. Une des filles a même pu commencer sa scolarisation dès avril. Toute la famille a donc le DROIT AU SÉJOUR.

Sur le plan humain, c’est indigne ! Qui se préoccupe de la séparation brutale d’avec leur  mère infligée à ses  enfants. Ce n’est qu’une Rom ! Et que dire à ceux-ci ?   Que leur mère a été arrêtée par la police, expulsée comme une délinquante ? Doit-on les obliger à choisir entre la confiance qu'ils ont en leur mère (une délinquante ?) et celle envers les lois du pays dans lequel ils commencent à trouver leur place ?

Même lorsqu’elle est pratiquée de manière express comme celle-ci, une expulsion est un coût pour le contribuable dont les impôts financent le tribunal, le CRA et l'expulsion. Un gâchis dont se targue l’administration qui n’hésite pas à commenter cyniquement la répétition des reconduites. 

Le plus grave à nos yeux, est ici  la volonté assumée de briser ce qui est engagé par cette famille  pour son intégration et sans compter l’investissement des   travailleurs sociaux autour d’elle.

On aurait pu ne rien connaître de cette expulsion en toute discrétion, une application bête et méchante de la "politique du chiffre",....et un exemple de plus de l'acharnement des institutions contre "ceux qu'on appelle les Roms".....

Dans ce  pays qui se veut le plus prisé des touristes, l’été est bien souvent propice à la traque des pauvres ; l’été 2014 commence mal : le 11 juillet, expulsion des Roms de Surville (7ème arrondissement de Lyon), prise d’arrêté anti migrants à Calais, et un peu partout ceux qui n’ont rien ou si peu, arrêtés, enfermés, éloignés et/ou expulsés. Dans ce pays, la pauvreté est devenue un  délit.

 

Odile Jouanne. RESF

 

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