C’EST EN JUILLET 2014, EN FRANCE, SOUS UN PRESIDENT DE GAUCHE

C’EST EN JUILLET 2014, EN FRANCE, SOUS UN PRESIDENT DE GAUCHE

Gerland est un quartier de Lyon 7ème, ancien quartier industriel en reconversion avec des friches. Ici c’est un vaste terrain vide depuis des decennies, coincé entre les voies ferrées, le boulevard de ceinture, un autre boulevard et un très gros poste électrique. Plusieurs centaines de personnes avaient trouvé là un refuge provisoire. Récit.

Les 3 sites de Gerland ont été expulsés ce matin, vendredi 11 juillet 2014.

 Depuis une semaine, l'information d'une éventuelle expulsion circulait sur les terrains ... n'était-ce qu'une rumeur ? était-ce fondé ?

Toujours est-il qu'une présence tous les matins depuis lundi à partir de 6 h. permettait de savoir si ce serait le jour !!! 

On sentait une certaine ambiance sur le terrain, car nous avions dit aux familles ce qui risquait de se "réaliser"  afin qu'elles se préparent et préparent ce qu'elles arriveraient à emporter le jour fatidique.

 - Le lundi matin, toutes les familles qui étaient sur la droite que j'appelais "les ferrailleurs" car ils avaient toujours des camions avec de vieilles machines à laver, morceaux de fer, vieilles télévisions, des chaises à 3 pattes ... toutes sortes de ferrailles les plus abracadabrantes que femmes et hommes triaient et chargeaient sur de vieux camions qui n'avaient pas dû avoir de contrôles techniques ... depuis bien des années où ils n'existaient pas.

Sur les autres terrains rien ne bougeait. A part 5 méchants petits cabots sur la partie des Serbes, kosovars ... dont1 atrouvé très appétissants mes mollets et m'a mordu. Heureusement pas au sang, car il y avait déjà pas mal de rats hors d'état de nuire qui jonchaient le sol et peut être que ceux-ci avaient fait partie de leur terrain de jeux.

Médecins du Monde était présent.

 - Le mardi matin une vingtaine de personnes qui vivaient sous le pont ferroviaire repartaient en Roumanie. Si vous les aviez vues ils étaient trop beaux ! Les femmes avaient une jolie robe longue, les ados s'étaient maquillées avec beaucoup de goût, les petits étaient super mignons dans leurs habits tout-propres, les hommes avaient revêtus leurs habits de cérémonie ! (certes, ils étaient moins beaux que les femmes !!!).

Ils allaient rejoindre un véhicule qui allait les emmener en Roumanie.

Ce départ était émouvant, car il reflétait toute leur dignité de retourner dans leur pays qu'ils avaient fui car ils étaient rejetés et revenaient près de leurs proches peut-être, dans leur village où pour leur faire honneur ils avaient revêtus leurs plus beaux atours.

Je n'ai pas osé leur dire "à bientôt" car vivre dans les conditions dans lesquelles ils sur-vivaient étaient inhumaines. Jamais ils ne se plaignaient. Ce qui me fait plaisir, c'est qu'un jeune de 17 ans a pu être opéré d'une hanche où une prothèse a été posée. Il est sorti il y a 3 semaines du centre de rééducation fonctionnelle des Massues après plusieurs opérations et de la rééducation. Il peut repartir dans son pays en marchant normalement. A l'âge de 7 ans, il aidait son oncle à faire des travaux, il a porté des charges trop lourdes et "patatras" les os de la hanche ont cédé.

Nous pouvons être fiers des médecins, de notre système de santé qui permet à cette famille de voir un de leurs enfants retrouver une vie normale où il pourra avoir un avenir quel qu'il soit sans être handicapé.

Médecins du Monde fidèle au poste.

- Le mercredi pas trop de changement, même sur le terrain du boulevard Chambaud de la Bruyère, toujours un nombre important de caravanes où les personnes s'activaient comme à l'accoutumée, rangement, lessive ... de temps en temps une voiture de la police municipale passait et repartait sans s'arrêter.

J'étais contente de retrouver Andrée de Médecins du Monde avec qui nous avions partagé déjà il y a quelques années une expulsion sur ce terrain !!!

 - Le jeudi en arrivant avec Médecins du Monde quelle ne fut pas notre surprise en constatant que sur le terrain des serbes; kosovars ... il n'y avait plus de caravanes. En allant sur le terrain du boulevard Chambaud de la Bruyère, plus une seule caravane ...  Les terrains étaient complètement désertés. En revenant par la rue de Surville, nous avons aperçu le toit de caravanes sur un terrain proche toujours du poste électrique. Toutes les caravanes étaient là sur ce grand terrain, que je trouvais plutôt bien. Tout le monde dormait. Ils avaient donc fait ce transfert dans la nuit. Et les caravanes sont super lourdes, certaines ne roulent plus ... ils avaient bossé.
Seuls sous "notre" pont ferroviaire les familles étaient là, n'avaient rien vu, rien entendu ... à part les trains toute la nuit, tout le jour qui font un bruit assourdissant. Je me demande comment des touts petits, il y a eu des bébés d'une dizaine de jours, de quelques mois donc encore maintenant impriment-ils ce bruit dans leur petit cerveau ... même les adultes car lorsque les trains de marchandise passent on ne peut pas s'entendre.


Comme tous les jours la police municipale est passée, repartie.
- Le jeudi après midi, un SMS nous signalait que la police était sur le terrain où s'étaient installées les caravanes et les expulsait, 20 cars de police, des policiers avec leur panoplie de "Rambo" des épaulettes qui leur donnent des allures de costauds, des airs méchants ... Toutes les familles ont dû sortir toutes les caravanes, les installer dans la petite rue proche, sur le boulevard, quelques unes ont pu accéder dans le terrain où ils étaient ...  Quelques familles dont les caravanes devaient rouler avaient dû partir dans un autre lieu.

Tout cela sentait une expulsion prochaine ... Avec Isabel de MDM nous nous posions la question ... le vendredi ? mais avec les départs pour un pont de 3 jours, cela nous étonnait ! le Préfet attendrait-il la semaine prochaine ?  Nous n'étions sûr de rien. Sous la pression policière, environ 250 personnes étaient déjà parties, certaines pour la Roumanie mais aussi pour d’autres lieux.

- Le vendredi matin à 5h1/2, 1/2 heure plus tôt que d'habitude j'étais encore là. Arrivaient MDM, eux aussi 1/2 h. en avance sur leur horaire des autres jours.... Puis un groupe de jeunes très sympas et cools qui étaient venus le jeudi après midi, informés par leurs copains qui avaient eu l'appel à présence pour cette semaine. A 6 heures nous étions tous dans une attente certaine ou incertaine. Les familles se réveillaient commençaient à ranger leurs affaires pour une certaine ou incertaine expulsion.  Puis vers 7h. les camionnettes de police, de la gendarmerie ont encerclé les terrains, du côté du boulevard Chambaud de la Bruyère, de la rue de Surville, des petites rues adjacentes et tous les policiers sont entrés sur les terrains. 


Alors là tout s'est mis en route chez les familles. Des sacs se remplissaient, des couvertures s'entassaient sur des poussettes pour ceux qui avaient des tout petits. Tout ce qui était leur vie se retrouvait dans le m2 devant leur cabane.  Puis le contrôle par les policiers a commencé.
MDM était sur le grand terrain du boulevard Chambaud et avec les jeunes j'étais avec les familles du pont ferroviaire où nous sommes restés car nous n'avions pas le droit de passer la frontière de policiers qui faisaient barrage pour nous empêcher d'aller sur les autres terrains. Seul le téléphone me reliait à Isabel de MDM..Les jeunes ont été supers, ils ont aidés à sortir une caravane qui ne roulait même pas, mais qui a permis à une famille de plusieurs enfants de rêver qu'elle pourrait la faire transporter, aussi toutes leurs affaires ont été stockées à l'intérieur.  Mais hélas elle a subi sa destruction car elle ne pouvait pas rouler. Les jeunes ont aidé les familles à porter leurs gros sacs et sont même partis avec quelques familles les accompagner je ne sais où, car ces familles là n'avaient aucune solution. Et ils n'avaient pas le droit de rentrer à nouveau.

Seules 4 familles avec enfant de moins d'1 an (j'ai bien dit un an !) ont été hébergées dans 2 hôtels différents, peut être pour 5 jours me semble t-il. Ces 4 familles ont été emmenés par des policiers à leur hôtel avec tous leurs bagages (2 allers-retours). C'est la première fois que la police accompagne des familles dans l'hôtel qui leur est attribué.
 
Un homme d'une de ces familles a eu une assignation à résidence, à qui on a pris ses papiers d'identité afin de prévenir tout départ. C'est la première fois que cela se passe sur un terrain. Pour une assignation à résidence, une possibilité de recours peut se faire dans les 48 heures.  La personne doit signer un document 1/2 fois/semaine à la gendarmerie ou commissariat de police pour bien indiquer qu'elle est présente, et ce durant 45 jours, ce délai étant une durée maximum pendant laquelle la Préfecture demande au consulat d'organiser un départ pour la Roumanie (puisqu'il était de Roumanie). C'est un peu étonnant et traumatisant car cette famille était sous l'auto-pont depuis plusieurs mois, que les enfants étaient scolarisés, ils ne se cachaient pas.
 Les autres familles ont pris la rue de Surville, traînant leurs baluchons, leurs petits bouts de choux (à 1 an et 2 mois, ils n'avaient pas le droit d'être hébergés !). Avant du temps des gymnases étaient hébergés les familles avec des enfants de moins de 10 ans, ensuite au fil des ans avec des enfants de moins de 6 ans, ensuite avec des enfants de moins de 3 ans, et ensuite ...

En haut de la rue de Surville, elles se sont assises sur le trottoir et attendaient ... Des familles n'ont pas trouvé de solution, car elles ne connaissaient pas de familles installées depuis plusieurs années qui auraient pu les accueillir. 

Où vont-elles dormir ce soir ... avec de jeunes enfants ? :   une famille avec 4 très jeunes enfants, mais aucun n'avait moins d' 1 an ...  Une autre avec une petite fille d'1 an et 2 mois ...  Une autre avec 1 bébé de 3 mois ... mais n'avait pas été recensée par la police, car pas présente sur le terrain lors de "leur visite" ... Que des pas de chance !!!
Et puis, les mâchoires du bulldozer ont fait leur terrible travail ... broyant dans un bruit qui me fait toujours frémir les caravanes, les cabanes qui étaient leurs lieux de vie qu'ils s'étaient construits au fil des jours pour essayer de vivre un peu
mieux avec les affaires de bric et de broc ramassées ici et là.  Et cela est écrasé par les mâchoires et lâché dans les camions  se retrouvant comme des fétues de paille. Les familles ne peuvent pas se remettre de ces moments là ... et nous non plus.
Philippe P. a pu trouver un hébergement pour la nuit aux 2/3 familles qui n'avaient aucune solution. C'est déjà bien, mais que sera demain ?
 J'avais envie de vous faire partager ces moments de vie d'adultes, d'enfants , de personnes âgées ... qui ne devraient pas exister, qui ne doivent plus exister. Ils ne peuvent plus les supporter, nous ne devons et ne pouvons plus les supporter.
 Aussi nous devons absolument agir pour que les communes de l'agglomération de l'Est et de l'Ouest lyonnais accueillent sur leur commune 3/4 familles peut être même sur de petits terrains dans l'attente de conditions de vie qui leur permettent d'accéder à des logements du Droit Commun. 

Certes la réquisition de bâtiments ou logements vides publics ou privés qu'ils appartiennent à des institutions, à des personnes,  à des congrégations religieuses, à des paroisses ...  doit permettre ainsi  UN TOIT pour TOUS, afin qu'il n'y ait plus jamais de SANS ABRIS qui dorment dans la rue, été comme hiver.

Ainsi les familles pourront envoyer leurs enfants à l'école comme tous les enfants, leur santé sera nettement améliorée permettant des soins efficaces, elles pourront chercher du travail, ne seront plus dépendantes des aides qui ne favorisent pas leur responsabilité et surtout qui ne les rend pas libres.


Alors nous serons des citoyens responsables et nous n'aurons pas honte de rentrer chez nous sachant que des personnes dorment dans la rue et/ou sont traitées comme celles d'aujourd'hui lors des expulsions et que nous abandonnons alors qu'il y a des logements vides, à côté de chez nous, dans notre arrondissement, dans notre commune, dans notre agglomération.


 Gilberte Renard






 

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