Circulaire Valls, pas de quoi être fiers !

Selon le ministère de l'Intérieur, le nombre de sans papiers régularisés en 2013 est en augmentation, du fait de la circulaire dite de régularisation du 28 novembre 2012 : 35 204 premiers titres de séjour délivrés, soit 11 910 de plus qu’en 2012.

Selon le ministère de l'Intérieur, le nombre de sans papiers régularisés en 2013 est en augmentation, du fait de la circulaire dite de régularisation du 28 novembre 2012 : 35 204 premiers titres de séjour délivrés, soit 11 910 de plus qu’en 2012.

La date de publication de ces chiffres ne doit rien au hasard. Une première estimation (de l'ordre de 10 000 régularisations supplémentaires) avait été livrée au moment de l'affaire Léonarda, façon de rappeler que Manuel Valls n'est pas seulement le ministre qui couvre l'arrestation d'une collégienne dans un bus scolaire et son expulsion en famille, mais qu'il se dit encore parfois de gauche. La publication des chiffres précis la semaine de sa nomination à Matignon vise le même objectif : donner quelques gages à ceux qui, au PS et ailleurs, s'inquiètent de voir le nouveau gouvernement mettre la barre à  droite toute dans tous les domaines.

D'une certaine façon, la grosse astuce a fonctionné, du moins pour une partie de la presse : "Les régularisations ont bondi de 50%, en 2013", titrait Le Monde du 10 avril tandis que Libération (13 avril) annonçait que "la circulaire "d'admission exceptionnelle" a permis un bond des régularisations".  Des appréciations flatteuses d'une réalité  pourtant peu réjouissante !

De fait, la circulaire "exceptionnelle" de Valls a bien permis  de régulariser 9477 parents présents en France depuis 5 ans et dont un enfant est scolarisé depuis trois ans. C'est évidemment une excellente nouvelle pour celles et ceux qui ont fini par obtenir un titre de séjour. Le gouvernement n'a pour autant pas de quoi pavoiser ! La circulaire Sarkozy de juin 2006 (2 ans de présence pour les parents, 1 an de scolarisation d'un enfant) avait permis de régulariser 22 018 personnes. Quand Valls 2013 "bondit", c'est deux fois moins haut que Sarkozy 2006. C'est dire !

Il faut cependant reconnaître qu'à la différence de celle de son devancier Sarkozy, la circulaire Valls est présentée comme pérenne. Autrement dit, elle laisse entrevoir une possibilité de régularisation aux familles, au terme de cinq années de galère et de maltraitance.

Rien de tel pour les travailleurs. Alors que la quasi-totalité des sans papiers travaille (au noir, sous des alias, avec des faux papiers ou des papiers prêtés,  précaires parmi les précaires), 2106 ont été régularisés, soit de 0,5% à 1% des 200 à 400 000 sans papiers vivant en France selon les estimations habituelles. L'obligation de fournir des bulletins de salaire et sa conséquence, le paiement des arriérés de cotisations pour les patrons font de cette voie de régularisation une quasi impasse.

Quant aux lycéens sans papiers, 327 d'entre eux ont été régularisés alors qu'ils sont probablement plusieurs milliers sur les bancs des établissements à étudier l'histoire de la France, sa civilisation et ses valeurs. La preuve exigée de leur scolarisation avant leur seizième anniversaire et l'obligation de vivre avec un parent proche sont des couperets qui éliminent plus de 90% des jeunes majeurs scolarisés et les privent d'avenir. Empêchés de les expulser par crainte des réactions de leurs enseignants et de leurs camarades, Valls et Hollande  refusent néanmoins de leur donner des papiers,les condamnant à une vie de galère, attendant qu'ils aient quitté le système scolaire pour les expulser...  Diplômés, toujours sans papiers, bons à  expulser !

Au total, en 2013, Valls a accordé plus de régularisations que Sarkozy les années précédentes (mais moins que lui en 2006 !) et il a procédé à presque autant d'expulsions que lui, si on "évince" les Roumains et les Bulgares des statistiques comme les services de police le font dans les beaux quartiers. Mais, ces différences quantitatives sur une ou deux années ne doivent pas occulter le fait, d'ailleurs assumé et revendiqué par le gouvernement,   que la politique de Valls n'est en aucune façon en rupture avec celle de ses prédécesseurs. Les "résultats" peuvent connaître des fluctuations d'année en année, le discours des ministres changer un peu, des aménagements à la marge peuvent être opérés, la politique concernant l'immigration, elle, demeure fondamentalement inchangée. Ce sont les lois, les procédures, les consignes et, pour l'essentiel les hommes, mis en place sous Sarkozy  qui poursuivent la politique définie par Sarkozy.

C'est, pour le coup, une vraie rupture avec les engagements de nombre de militants, d'élus et de responsables du Parti socialiste qui s'étaient publiquement engagés dans le soutien aux familles et aux jeunes sans papiers.  A ce jour, ce reniement de fait, déploré en privé par certains socialistes, n'a guère provoqué  de réactions publiques.  Une attitude qui n'est pas faite pour redorer l'image de la politique en général et des socialistes en particulier. C'est dramatique pour celles et ceux que des lois démagogiques et le manque de courage des ministres et de leurs soutiens condamnent à la clandestinité. Mais c'est grave aussi pour l'avenir. La droite revenue au pouvoir ne manquera alors pas de s'appuyer sur le fait que la gauche au gouvernement menait la même politique de "fermeté"  pour justifier ses mesures les pires. On n'a pas fini d'entendre dans la bouche des Copé, Ciotti et compagnie, "Comme le disait justement Manuel Valls, il faut procéder à des dizaines de milliers d'expulsions ou les Roms ne sont pas intégrables, ou encore le regroupement familial n'est pas un tabou" pour reprendre quelques unes des perles de l'actuel premier ministre.

Reste pourtant que la partie n'est pas finie. Une partie de la gauche gouvernementale et carriériste, Manuel Valls en tête, reprend à son compte la politique de la droite dans le domaine de l'immigration aussi. Une autre partie le déplore en sourdine mais ne trouve pas le courage de le dire publiquement. Mais restent quand même, toutes celles et tous ceux qu'écœure cette cuisine politicienne autour de jeunes, d'enfants, de familles démembrées, de travailleurs arrêtés sur leurs chantiers, etc. Des lycéens, des enseignants, des habitants, de parents d'élèves, des militants syndicalistes, associatifs, politiques qui n'ont pas envie de vivre dans un pays où des ministres "socialistes" sont fiers d'arrêter une gamine de 16 ans dans un bus scolaire pour l'expédier au Kosovo, d'expulser par dizaines des pères d'enfants français ou pas, de mettre des demandeurs d'asile, parents et enfants à la rue en attendant de les expédier dans un pays qu'ils ont fui.

Certains qui se disaient hier en colère sont aujourd’hui au pouvoir. Certains de ceux qui les y ont porté n’ont ni renié, ni ravalé leur colère  Il faut la faire entendre. Puisque ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir l'ont soit reniée, soit ravalée.

                                                                                 Richard Moyon   

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