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Billet de blog 20 janv. 2015

Lassana, lycéen sans-papiers devenu héros français et symbole international

Ce que Lassana a fait sur son lieu de travail, le 9 janvier dernier, personne d'autre que lui n'aurait pu le faire ainsi...

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Ce que Lassana a fait sur son lieu de travail, le 9 janvier dernier, personne d'autre que lui n'aurait pu le faire ainsi...

Lorsque j'ai rencontré Lassana au lycée Jean-Jaurès (Paris XIXe), j'appartenais déjà à une équipe de profs soudée : ma collègue d'arts appliqués Zimba Benguigui emmenait les tailleurs de pierre et les carreleurs-mosaïstes (dont Lassana) à la découverte des trésors de Pompéi, pour un voyage scolaire en Italie. Mon collègue d'anglais Philippe Clarac animait un ciné-club le lundi soir. Nous proposions aussi aux élèves, des ateliers de musique pour tous les goûts : métal, pop, rap ou coupé décalé l'après-midi. Le midi était consacré au djembé et les voisins immédiats de la cours de récréation du lycée s'en souviennent encore avec émotion. Notre proviseur était également très ouvert sur la culture et avait accueilli l'équipe du film Entre les murs, qui fut tourné en un été à Jean-Jaurès. Geoffrey Oryema (artiste World music internationalement reconnu) venait animer nos Journées Portes Ouvertes, aux côtés de la batucada rose de Paris : Yolande Do Brasil. Lassana était surtout intéressé par le foot, il était capitaine de son équipe et n'avait pas le temps de participer à nos ateliers de musique. Par contre, il était présent à tous nos concerts et représentations, prêt à danser et mettre l'ambiance.

            Notre lycée –aujourd'hui fermé– accueillait des élèves allant de la 6ème au Brevet Professionnel dans des formations des métiers du bâtiment. Lassana faisait partie de ces élèves très respectueux, qui ne se font pas remarquer, mais dont l'humour et la disponibilité les rendent très populaires auprès de leurs camarades. En tant que PLP (Professeur des Lycées Professionnels) j'enseignais tour à tour l'anglais et les lettres à sa classe. J'ai gardé un souvenir très fort de la lecture d'une scène de la pièce de théâtre A petites pierres de Gustave Akakpo (œuvre traitant de la lapidation d'une femme adultère en Afrique) par Tony, un camarade de classe de Lassana qui s'était ce jour-là révélé comme un acteur né.

            On aimait y travailler, mais Jean Jaurès n'était pas un lycée paisible comme l'est mon lycée actuel : Hector Guimard. A Jean Jaurès, en 2006, le niveau de violence était tel que nous avions décidé d'exercer notre droit de retrait. Notre mouvement qui dura 15 jours fut déclenché par une accumulation d’événements violents. Une violence physique entre élèves et même parfois entre élèves et adultes, mais également une violence verbale. Une des bagarres entre élèves les plus violentes, au cours de laquelle j'ai dû m'interposer avait pour origine le recours à l'expression « sale blédard ». Un élève français, enfant d'immigré désigna ainsi un autre élève né à l'étranger. La réaction disproportionnée de l'offensé –qui devait l'amener à être exclu définitivement de l'établissement– n'est pas excusable. Mais en disant cela, il faisait plus qu'insulter son camarade, qui hélas pour lui (et pour moi) pratiquait assidûment le kung-fu. Il niait ainsi en quelque sorte sa propre origine et le fait que ses propres parents avaient essuyé les mêmes quolibets.

            En juillet 2006, Abdellah, élève en CAP Peintre en Bâtiment était arrêté et expulsé vers le Maroc. Il faisait partie de la petite bande que nous emmenions à l'Espace Sedaine un studio d'enregistrement appartenant à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, avec qui nous avions un partenariat. L'expulsion d'Abdellah fût pour nous un choc terrible, pour moi ce fût une prise de conscience. Des élèves que je côtoyais tous les jours et que je connaissais bien, vivaient –une fois sortis du lycée– avec la peur au ventre. La peur de tomber sur un contrôle de police et que leur vie bascule pour un simple problème administratif.

            Dès la rentrée de septembre, j'initiais la création du comité Jean Jaurès. Ce comité fût tout de suite rattaché au Réseau Éducation Sans Frontières, grâce notamment à un collègue du lycée Hector Guimard qui vint nous aider à le monter. Il comprenait des collègues du lycée, une parent d'élève et des militants du quartier issus de mouvements tels que le MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples), la Ligue des Droits de l'Homme et le Réseau Chrétien Immigrés (qui comptait le doyen de notre comité : Henri âgé de plus de 80 ans à l'époque). Notre comité se réunissait dans les locaux du lycée, une fois par semaine, puis tous les 15 jours. Il était dynamique, enthousiaste et particulièrement bruyant dans les manifs.

            Aux réunions de notre comité, on accueillait les élèves et les familles qui devaient demander des titres de séjour à la Préfecture de Police. On y préparait les dossiers, on les rassurait et on les accompagnait à la Préfecture. C'est ainsi que Lassana vint un soir, accompagné de son grand frère, à une de nos réunions pour nous demander un coup de main. Il fut parrainé par un de mes collègues, professeur de peinture et par un membre de la LDH, lors d'une cérémonie très émouvante dans la grande salle de la mairie du XIXème arrondissement. A cette époque, lors de ces cérémonies, les élusparrainaient en moyenne 70 familles ou jeunes scolarisés, en les plaçant sous leur protection. Les classes de primaire montaient sur l'estrade pour chanter en chœur et nous amenions nos djembés ou nos guitares pour participer à l'ambiance. Les familles parrainées s'occupaient du buffet et on pouvait manger des beignets aux crevettes en entrée, du tiep bou dien (très bon, mais pas très pratique à manger debout dans une assiette en carton avec une fourchette en plastique) en plat de résistance et du baklava en dessert, sans oublier une coupe de champagne. C'était des moments magiques.

            Lassana quitta Jean Jaurès en 2009, avec 2 CAP en poche, un en Carrelage et l'autre en Peinture. Malgré un dossier excellent, la Préfecture de Police de Paris refusa de lui délivrer un titre de séjour en mars 2009. Pour l'appel, qui fût jugé au Tribunal Administratif en janvier 2010, Lassana se défendit seul dans le tribunal sans avocat. Avec Anthony Jahn de RESF 19ème, nous l'avions aidé à préparer sa plaidoirie. A cette occasion, il nous avait déjà impressionnés par la maturité et le courage dont il avait fait preuve.

Entre temps Lassana s'inscrit en Bac Professionnel d'Aménagement Finition à Hector Guimard. Il gagna son appel et fût régularisé après un combat qui dura 20 mois. Il ne poursuivit pas ses études, car il avait besoin de travailler. Après la régularisation, Lassana resta mobilisé aux côté du comité Jean Jaurès et apportait son soutien aux camarades qui traversent les épreuves qu'il a dû traverser. Notre comité a toujours utilisé la musique pour lutter, comme le montre cette vidéo de mon groupe : Adam l’Ancien, constitué alors par 2 profs, un surveillant et 2 élèves du lycée (http://vimeo.com/51359126), il vient souvent à nos rassemblements et avait d'ailleurs prévu d'être là le 5 janvier pour soutenir les lycéens étrangers et isolés d'Hector Guimard qui sont scolarisés le jour mais passent la nuit dans la rue.

Aujourd'hui la situation des jeunes lycéens sans-papiers a nettement empiré. En 2007, quand Lassana était dans ma classe, les lycéens sans-abri n'étaient pas monnaie courante. Il y en avait peut-être un tous les 3 ans. Depuis septembre 2014, dans mon seul lycée Hector Guimard, 14 élèves ont déjà dû dormir dans la rue, quelques nuits pour certains, des mois durant pour d'autres, alors même qu'ils sont scolarisés.

            Ce que Lassana a fait sur son lieu de travail, le 9 janvier dernier, personne d'autre que lui n'aurait pu le faire ainsi. Mais ce que nous avons fait au nom du Réseau Education Sans Frontières pour l'accueillir et l'aider à se sentir le bienvenu en France, tout le monde peut le faire... 

Alex Adamopoulos
RESF 19
Membre du collectif Actions Guimard
Pour les lycéens sans-abri
FB et twitter : Actions Guimard

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