Ilyès et Ali, lycéens rescapés de l'abominable monsieur Guéant

Ilyès et Ali sont lycéens, le premier en 1ere S au lycée Perriat à Montceau-les-Mines, le second en terminale Bac pro au lycée Bonnet à Toulouse.
Ilyès et Ali sont lycéens, le premier en 1ere S au lycée Perriat à Montceau-les-Mines, le second en terminale Bac pro au lycée Bonnet à Toulouse. Ilyès est algérien, il a 18 ans, il vit avec ses parents en situation régulière, son jeune frère est français. Ali est marocain, il a tout juste 20 ans, trois de ses frères marocains sont en situation régulière, le quatrième est français. Les hasards de leur vie ont fait qu'Ilyès et Ali ont été pris aux pièges des lois Sarkozy : à 18 ans, ils se sont retrouvés sans papiers, illégaux dans le pays où ils vivent et où vivent leurs familles.

Ils ne se connaissent pas. Ils vont cependant vivre des aventures parallèles, celle de l'arrestation, de la garde à vue, de l'humiliation. Mais aussi, ensuite, celle de la solidarité des copains, des profs, de celles et ceux qui ne les connaissent pas mais que leur sort indigne. Et, finalement, le retour dans leur famille, dans leur établissement. Et peut-être, par-dessus tout, la reconnaissance de leur droit à être là où ils sont, de vivre avec les leurs, ouvertement dès maintenant, légalement bientôt.

Ilyès est arrêté le 2 novembre au matin, jour de rentrée après les vacances de la Toussaint. Transporté à Lyon il est mis de force dans un avion pour Alger à 13 heures. Un kidnapping suivi d'une expulsion express.

Dès la nouvelle connue dans son lycée, l'émotion est grande. Elèves, enseignants, administration, parents, tout le monde est sous le choc. Le 3 novembre 700 personnes, principalement des élèves mais pas seulement, se retrouvent dans la rue pour exiger le retour d'Ilyès. Idem deux jours plus tard, le 5novembre. Et encore quatre jours après, le 9. Des syndicats d'enseignants, la FSU et la CGT-Educ'action, la FCPE interpellent le ministère. Des articles commencent à paraître dans la presse régionale et bientôt nationale. Guéant comprend que l'affaire n'en restera pas là et qu'il serait sage de manger son chapeau, discrètement si possible. Le 10 novembre, à la veille d'un week-end prolongé, il fait dire par la préfecture qu'il faudrait qu'Ilyès demande un visa long séjour auprès du Consulat de France. Le mardi suivant, Ilyès quitte le Consulat son visa en poche. Un délai exceptionnellement court, un traitement de VIP !

Normalement, Ilyès aurait du rentrer samedi 19, et battre ainsi le record de vitesse du retour du lycéen expulsé. Un record que détenait Najlae, jeune marocaine expulsée en février 2010 après avoir voulu porter plainte contre des violences familiales et revenue 21 jours plus tard du fait de l'indignation soulevée par cette affaire lamentable, typiquement sarkozyste.

Samedi, Ilyès a été empêché d'embarquer par la police algérienne : en Algérie, la majorité est à 19 ans. Mineur, Ilyès ne peut quitter le territoire qu'avec une autorisation parentale en bonne et due forme ! Obligé de patienter quelques jours avant que ce document officiel lui parvienne. Un contretemps qui en dit long : à 18 ans, on est assez grand pour être expulsé de France, les menottes aux poignets mais on est trop jeune pour quitter l'Algérie sans l'autorisation de papa !

Pourtant, alors qu'Ilyès n'est pas encore rentré en France, la victoire de la mobilisation autour de lui a déjà eu des conséquences... à commencer par Ali. Arrêté à Toulouse le 15 novembre dans la voiture d'un copain soumis à un contrôle routier, Ali est placé en garde à vue puis en rétention. Le samedi 19 au matin, avant que son lycée ait pu réagir et surtout avant qu'un juge des libertés et de la détention (JLD) ait pu vérifier la légalité des procédures, Ali est embarqué à Orly où il doit être mis dans un avion à 12h20.

Dans les deux heures précédant l'embarquement, des professeurs du lycée Bonnet appellent le ministère de l'Intérieur pour assurer qu'ils ne laisseront pas expulser leur élève sans que l'établissement réagisse. Le RESF, la FCPE, le SGEN-CFDT, la CGT Educ'action, Sud-Education en font autant, rappelant à la mémoire des conseillers du ministre l'exemple tout frais des manifestations en faveur d'Ilyès à Montceau-les-Mines... Une éventualité sérieusement prise en compte au Cabinet du ministre. Parallèlement, pour verrouiller la situation, un avocat alerté par des militants RESF explique téléphoniquement à Ali comment déposer une demande d'asile afin de suspendre provisoirement l'expulsion. Ce qui est fait quelques dizaines de minutes avant le décollage...

Transféré au Centre de rétention du Mesnil-Amelot, Ali est présenté le lendemain 20 novembre, cinquième jour de sa rétention, au Juge des libertés et de la détention de Meaux qui décide de sa libération immédiate. Une décision contre laquelle le procureur (qui reçoit ses instructions du ministère) se garde bien de faire appel, le gouvernement étant à n'en pas douter bien content de se tirer d'une affaire mal engagée pour lui.

Ces deux histoires témoignent d'abord de la réalité de la politique de brute conduite par Guéant. Demandeurs d'asile, malades, parents d'enfants français, conjoints de Français, étudiants, tout fait chiffre pour l'abominable Monsieur Guéant. Sauf que, dans le cas des lycéens, comme d'ailleurs celui des familles ayant des enfants scolarisés, le matamore de l'expulsion bâclée tombe sur des obstacles, et parfois des gros. Même ses tentatives de faire échapper les expulsions au contrôle de la justice sont souvent battues en brèche par la vigilance des réseaux militants, des avocats et, de plus en plus, des magistrats. Mais surtout, l'ampleur des réactions du milieu scolaire et de pans entiers de la population le contraint à renoncer à des expulsions ou, quand il est parvenu à les exécuter, à accepter piteusement le retour de jeunes expulsés à grand frais, sous escorte, quelques jours auparavant.

Au-delà de la situation particulière de ces deux jeunes, sauvés du bannissement d'abord par leurs copains, c'est un véritable signal envoyé aux responsables politiques, à commencer par les candidats : les jeunes majeurs scolarisés doivent être régularisés, les parents d'enfants scolarisés aussi, l'enfermement des enfants doit être interdit, le démembrement des familles aussi. C'est, en réalité, tout le vieil arsenal politicien sur l'immigration qui doit être revu. L'opinion publique a tranché, par la voix des jeunes et des moins jeunes qui ont manifesté pour Ilyès, Ali et tant d'autres !

Richard Moyon

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