Lozère: la "Valls" des Arméniens

Depuis plus d’un an, Guillaume Lambert est préfet de la Lozère. Et si on lui délivrait une Obligation de Quitter le Territoire de la Lozère (OQTL)?

Depuis plus d’un an, Guillaume Lambert est préfet de la Lozère. Et si on lui délivrait une Obligation de Quitter le Territoire de la Lozère (OQTL)?

En mars, un Ghanéen, père de famille, est arrêté et envoyé en centre de rétention (il sera libéré par le juge des libertés). Toujours en mars, des familles sont sommées de quitter les hébergements qu’elles occupent en application d’une nouvelle circulaire « Valls ».

La mobilisation systématique et constante a, jusque-là, permis d’éviter le pire.

 Le Préfet applique avec zèle les critères de régularisation de la circulaire « Valls » : 5 ans de présence en France et 3 ans de scolarisation d’au moins un enfant. Pas de régularisations à titre exceptionnel ou humanitaire comme le permettent ces textes de lois et circulaires que rabâche le Préfet à chaque rencontre et dans chaque courrier.

 Depuis un mois, le Préfet s’acharne sur trois familles arméniennes, auxquelles l’asile a été refusé par la France, et leur expulsion est imminente.

 Les familles Berakchyan, Kamalyan et Sardaryan vivent ici depuis plus de trois ans, Arsen, Vahé, Ashot et Elen sont scolarisés à Florac, à Langogne ou à Mende, leurs parents ont tissé des liens ici et leurs compétences dans l’agriculture ou le bâtiment sont recherchées en Lozère. Ces familles ne sont pas des « dossiers » : elles vivent et surtout elles souffrent.

 Ce jeudi 20 novembre, 25e anniversaire de la convention internationale des droits de l'enfant, nous étions environ 300, venus de toute la Lozère, pour dire non à cette politique nauséabonde digne de temps qu’on croyait révolus.

Nous étions nombreux parce que des associations et collectifs (Cimade, CIP, Pour le souvenir de Rieucros, RESF), des syndicats (FSU, UDCGT), des partis politiques (EELV, PCF, PG) avaient appelé à manifester.

Nous étions nombreux parce qu’une cinquantaine de lycéens a déboulé en scandant « Expulsions – Immorales », un moment d’émotion palpable, un de ces moments qui font chaud au cœur.

Oui, nous étions nombreux et, à vrai dire, un peu étonnés d’être si nombreux.

 À la fin de l’intervention de RESF, les manifestants ont été invités à prendre les peluches entassées autour du panneau « Place des Droits de l’Enfant » et à les envoyer, par télé déportation, par-dessus les grilles de la préfecture pour confier au préfet ces petits bouts de vie et l’espoir arrachés aux enfants qu’il veut expulser.

 En Lozère, reflet de la France, de préfet en préfet, l’attitude se durcit face aux familles étrangères. Elle atteint aujourd’hui, avec Guillaume Lambert, un degré de plus dans l’intolérable.

Mais, en Lozère, il y a une tradition de « résistance » rappelée par le slogan scandé à la manif. On n’a pas oublié tous les étrangers qui ont combattu aux côtés des Français dans les maquis, on n’a pas oublié les nombreux Arméniens, enrôlés dans l’armée allemande, qui ont déserté pour rejoindre les maquis.

Face à l’inacceptable, les Lozériens se sont mobilisés et se mobiliseront chaque fois que cela sera nécessaire.

  

Le discours prononcé lors de la manifestation :

Aujourd’hui, 20 novembre 2014, la convention internationale des droits de l’enfant, adoptée par les Nations Unies, ratifiée par la France en 1990, célèbre son 25éme anniversaire.

Le Préfet de la Lozère en grand uniforme n’est pas parmi nous ce soir pour célébrer cet anniversaire.

Les politiques mises en place depuis maintenant une trentaine d’années par les gouvernements successifs, et particulièrement par le gouvernement actuel visent à expulser du territoire français un quota quotidien de presque une centaine de personnes, dont des enfants.

Le Préfet de la Lozère met toute son énergie et tout son zèle à contribuer à ce quota journalier. Il a décidé, d’expulser dans les meilleurs délais 3 familles : 6 adultes et cinq enfants. Peu lui importe que ces enfants n’aient jamais connu, ou n’aient pas de souvenir du pays dans lequel ils seront envoyés.

Peu lui importe pour ceux qui sont en âge d’être scolarisés qu’ils doivent oublier la langue qu’on leur apprend à l’école. Peu lui importe qu’ils doivent abandonner des copains ou des copines de classe et de jeux, qu’ils doivent oublier les liens affectifs qu’ils ont créés avec des enfants de leur âge.

L’être humain, les enfants comme les adultes,  sont pour ceux qui nous gouvernent des variables d’ajustement de l’économie.

Il y a encore une quarantaine d’années le Bumidom (Bureau des migrations des départements d’Outre-Mer), et l’OFI (Office Français de l’Immigration) sont allés chercher dans leur pays d’origine, des millions de personnes parce que l’économie avait besoin de bras. La France n’a pas hésité à déporter des enfants réunionnais pour les placer comme commis dans les fermes, dans la Creuse, dans le Gers, en Lozère… On se faisait passer le mot : « un petit noir, ça bosse, ça prend un repas par jour, ça dort dans la paille et ça se chausse de sabots. »

Aujourd’hui, c’est l’exacte politique inverse qui est mise en place. On déporte dans l’autre sens hommes, femmes et enfants.

Cette politique mène à l’abjection : chaque jour en France des  suicides, des menotages, des entravements forcés, des morts suspectes.

En Lozère, toujours avec le zèle qu’on lui connaît maintenant, le Préfet a contraint trois enfants de 6 ans, 3 ans et 3 mois à rester dans une pièce du commissariat de Mende pendant deux heures. Ils ont été photographiés, sans doute par crainte des risques qu’ils faisaient courir à la société. Photographier un enfant de trois mois, ce n’est pas seulement ridicule (son visage change très rapidement), cela correspond à des méthodes que l’on croyait pratiquées uniquement dans des états policiers.

La pression constante que fait peser le Préfet sur ces familles est épouvantable : convocations à la Préfecture, interrogatoires, Ordre de Quitter le Territoire Français sous 30 jours, Ordre de quitter le Territoire Français sans délai, lettres recommandées, convocations au commissariat ou à la gendarmerie, changements de lieux de vie, prises de photographies, assignations à résidence.

M. le Préfet, nous vous invitons à aller jusqu’au bout de votre conscience : nous vous invitons à passer une journée entière avec une de ces familles que vous voulez expulser. Nous vous demandons de partager pendant 24 heures leur quotidien, leurs repas, leurs angoisses et leur désespoir. Pendant 24h vous observerez leurs enfants, leurs jeux et vous répondrez à leurs questions.

Si vous refusez cette invitation, Monsieur le Préfet,  nous vous délivrons aujourd’hui une Obligation de Quitter le Territoire Lozérien sous huit jours. Vous devrez passer dans les meilleurs délais au commissariat de Mende pour vous faire photographier et questionner.

En l’attente de votre départ, nous plaçons sous votre protection les peluches des enfants. Elles sont le symbole de tout ce à quoi ils tiennent et qu’ils vont devoir laisser sur place. Elles représentent leur petit bout de vie ici et l’espoir que vous leur arrachez et qu’ils ne pourront pas emmener dans l’avion.

 Nous allons envoyer les peluches au préfet par télédéportation, et télédéportation il y aura.

La vidéo de la télédéportation : http://www.dailymotion.com/video/x2aoinb_mobilisation-du-20-novembre-lance-de-peluches-dans-l-enceinte-de-la-prefecture_news

 Patricia Grime, Marie-Anne Colombain, Jean-Luc Galibert

 

 

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