LPPR: universités précarisées, revues fragilisées

Au delà de l'évidente solidarité qui ne peut que nous animer vis à vis des personnes dont les conditions de vie professionnelle seront précarisées par les dispositifs promus par la LPPR, ce sont des questions de liberté d'expression, de participation au débat démocratique, y compris et surtout dans le champ militant, qui sont en jeu. La rédaction de Délibérée se positionne.

Cette prise de position de la rédaction sur la LPPR est tirée de notre numéro 11 à paraître dans quelques semaines ; il nous apparaissait cependant indispensable de la rendre accessible à toutes et tous au moment même de son examen devant l'Assemblée. Nous la reproduisons donc ici, avec autorisation de notre éditeur.

Depuis les années 1990, les universités françaises, dans une dynamique initiée à l'échelle européenne (le «processus de Bologne»), sont sommées d'intégrer un «marché» de l'enseignement supérieur et de la recherche caractérisé par une mise en concurrence permanente. Cette compétition sur le « marché de la connaissance » se matérialise notamment par une lutte féroce pour le recrutement sonnant et trébuchant de quelques mandarins internationalement reconnus, quitte à précariser le reste des personnels. Ce recrutement assure une visibilité à des universités, devenues progressivement des marques (quelle fac d'Île-de-France ne s'appelle-t-elle pas aujourd’hui «Sorbonne quelque chose» ?).

Durant cette même période, et par mesure d'économie, les postes d'enseignants-chercheurs statutaires (maîtres·ses de conférences et professeur·es des universités) se sont raréfiés  tandis que les remplacements incomplets des départs en retraites étaient «compensés» par le recrutement massif d'enseignant·es précaires : «vacataires», payé·es à l'heure en-dessous du SMIC, qui se comptent désormais par centaines dans chaque université. L'augmentation parallèle du nombre d'étudiant·es conduit mécaniquement à l'effondrement constant du taux d'encadrement dans les universités publiques.

C'est dans ce contexte que le gouvernement tente actuellement d'imposer à marche forcée une réforme dite «Loi de programmation pluriannuelle de la recherche» (LPPR). Cette loi s'inscrit dans la continuité la loi LRU de 2007 : accroître une prétendue «autonomie» (financière) des universités pour mieux les mettre en concurrence, pousser à économiser sur les emplois statutaires et développer l'emploi précaire, supposément plus «concurrentiel». La LPPR promeut ainsi des postes de type «tenure tracks», c'est-à-dire des CDD d'enseignant·es-chercheur·es pouvant s'étendre jusqu'à six années, avant une possible titularisation – décidée bien sûr en fonction des «résultats» de leurs recherches. Ces enseignant·es-chercheur·es pourraient être «mieux» rémunéré·es que les maîtres·ses de conférences titulaires, mais seront recruté·es via des procédures dérogatoires aux concours de la fonction publique et inféodé·es aux objectifs de «rentabilité scientifique» de l'université.

Lectrices et lecteurs de Délibérée, il ne s'agit pas ici de vous exposer les détails de ce projet de loi qui précarise l'université publique à tous les étages, mais d'attirer l'attention sur les effets très concrets de ce projet sur les revues telles que celle que nous animons. Vous le savez sans doute, une large partie de notre comité de rédaction est constitué d'enseignant·es-chercheur·es, dont certain·es ont rejoint la revue alors qu'ils et elles n'étaient pas encore titulaires. Ces membres participent à Délibérée de façon «bénévole» parce que ce type d'activité est constitutive de leur métier d'enseignant-chercheur : contribuer à des revues au lectorat large, à des revues critiques, permet en effet de faire vivre le lien entre monde académique, d'autres univers professionnels et le plus grand public. De la même façon, les universitaires qui écrivent dans Délibérée ne le font pas pour la reconnaissance scientifique – ce n'est pas l'ambition de notre publication – mais pour partager leurs réflexions avec le plus grand nombre et créer des ponts entre les disciplines et les métiers. Ce travail n'est certes pas rémunéré, mais les personnes qui s'y engagent le font parce que les revues indépendantes comme la nôtre permettent de construire des espaces de libre expression et de débat essentiels à la démocratie, en particulier lorsqu'il est question de droit, de justice et de libertés publiques.

L'autonomie financière, l'indépendance d'esprit, la liberté critique sont des prérequis indispensables à la recherche et, de façon particulièrement criante, à la recherche sur le droit et la justice. Face à des réformes liberticides et aux dysfonctionnements réguliers de nos institutions, porter une voix dissidente n'est pas évident lorsque cela peut constituer un danger pour votre vie professionnelle.

Or, on l'aura compris, une loi qui confine les chercheur·es dans la précarité et les soumet à des objectifs gestionnaires est nécessairement une loi qui réduit leur liberté d'expression. Une loi qui pousse les chercheur·es à devenir des entrepreneurs individuels, publiant des textes sans danger dans les seules revues reconnues scientifiquement est une loi qui leur enjoint de délaisser les revues militantes, ouvertes à un public plus large. Une loi qui les enjoint à ne rien écrire qui ne soit entendable, lisse, consensuel est une loi qui vide nos publications de leur substance. Bref, une loi qui attaque l'université est une loi qui menace directement l'équilibre des revues indépendantes et critiques comme l'est Délibérée.

Les réformes successives de la justice ont désorganisé l'institution pour mieux l'affaiblir et la faire taire en tant que contre-pouvoir ; la réforme programmée de l'université aura le même effet : mettre en faillite le service public de l'éducation et de la recherche pour faire taire toute voix qualifiée de «sécessionniste».

La rédaction

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