Votez Macron, bande de cons ! - Leur lutte antifasciste et la nôtre

Abstentionnistes, votants blancs ou préférant voter Macron, nous avons un point commun : Nous ne supportons pas la façon dont les citoyens sont traités durant cet entre-deux tours, en particuliers les plus hésitants d'entre eux. Nous pensons que ces pressions exercées au nom de la "lutte antifasciste" sont violentes, contre-productives et qu'elles témoignent d'un grand mépris de classe.

« Abstention, piège à cons ». C’est le titre d’une énième tribune visant à « convaincre » les abstentionnistes de voter pour Emmanuel Macron, et qui se lamente :  « Que leur dire à ces malheureux inconscients si ce n’est les sommer de se ressaisir, si ce n’est leur répéter la parfaite dangerosité de leur raisonnement, si ce n’est leur mettre le nez dans le premier livre d’histoire venu afin de leur faire comprendre où ce genre de raisonnements nous conduit tout droit ? »C’est une chronique signée d’un romancier sur le journal en ligne Slate.fr, et elle ressemble à toutes celles qui envahissent nos écrans, nos journaux et nos radios depuis le lendemain du premier tour des élections présidentielles. Ce phénomène de lutte contre l’abstention par l’injonction à voter n’est pas nouveauLes Raphaël Enthoven et les Thomas Legrand n’ont pas attendu l’approche du second tour de l’élection présidentielle de 2017 pour cracher sur ceux qui ne se rendaient pas aux urnes. En effet, les membres de l’élite sont profondément contrariés par ce phénomène, principalement parce qu’ils sont incapables de le comprendre : eux qui aiment tant notre système politique, qui sont proches de celles et ceux qui en font partie, qui se divertissent des alternances (qui n’en sont pas) et des renouveaux (dans la continuité) ne comprennent donc pas qu’une bonne moitié de la population soit régulièrement tentée par la non-participation à ce qui lui semble être une mascarade qu’on lui demande de cautionner avec son bulletin de vote.

Mais cette fois-ci, éditorialistes, rédacteurs en chefs et chroniqueurs sont outrés par la possibilité même que des gens osent s’abstenir en masse dimanche 7 mai. Tous ceux qui ont fait passer un Macron à la base électorale très friable au premier tour en prônant le vote utile commencent à craindre que leur baudruche dégonfle brusquement. Cette masse informe et incomprise d’abstentionnistes pourrait bien gâcher leur fête, le plébiscite de leur candidat, celui que leurs titres font monter à coup de Unes depuis deux ans. Saint Macron, « la fusée Macron », « le renouveau Macron », « la surprise Macron », « la sensation Macron », l’habitué des couvertures de leurs magazines et de leur reportages, le mari de Brigitte, l’homme qui avait pour eux déjà gagné, car se retrouvant dans la configuration idéale : face à Marine Le Pen, celle-qui-sera-à-coup-sûr-au-second-tour-mais-qui-perdra-à-coup-sûr, ce qui présente donc « le scénario parfait dont le marché rêvait désespérément » (de l’extrême droite au deuxième tour, donc). Cette situation tant attendue, qui a permis à Macron et ses amis de fêter leur victoire avant même le second tour (et à L’Express de titrer en Une « IL A GAGNÉ son pari ») est en train d’être piétinée par toutes celles et ceux qui refusent de choisir entre cet ange tombé du ciel et l’incarnation de Belzébuth.

Sont particulièrement visés par ce torrent de boue les électeurs de la France Insoumise, plus nombreux que prévus, et qui ont donc pour premier tort de ne pas avoir écouté les bons conseils des éditocrates qui leur expliquaient pourtant depuis des mois que Mélenchon était un dictateur en puissance, suppôt du Venezuela  et doté d’un programme « utopique ». Qu’importe que la FI ait repris au FN la première place du vote des jeunes, la ville de Marseille et lui dispute désormais les suffrages des ouvriers et des chômeurs. Nombre de ses militants osent dire maintenant qu’ils ne sont pas certains de voter Macron, voire affirment qu’ils ne choisiront « ni le libéralisme, ni le fascisme ».

Alors nos éditocrates, chroniqueurs et intellectuels sont allés enfiler leur tenue de combattants de la liberté, de maquisards résistants à la peste brune, et qu’importe que depuis plusieurs années ils aient nettement contribué à la montée du Front national, notamment en raison de leur propension à analyser la société à travers des grilles de lecture particulièrement favorables à sa candidate : « identité », religion et terrorisme islamiste sont l’obsession de ces gens depuis au moins 2002, ce qui ne les empêche apparemment pas de jouer maintenant les effarouchés devant la qualification de Marine Le Pen. On aurait apprécié les voir déchirer leurs chemises contre le « péril fasciste » quand Valls annonçait vouloir réexpédier les Roms chez eux, quand Hollande prorogeait son état d’urgence en état permanent et ouvrait un débat hystérique sur la déchéance de nationalité, quand des femmes sur la plage se faisaient verbaliser et humilier pour le choix de leur maillot au nom de la laïcité (terme chic et qui fait gentil républicain pour justifier sa petite aigreur raciste). Toutes ces décisions politiques accumulées, ce jeu avec les idéologies sécuritaires et identitaires pour camoufler le désastre économique, ont fortifié les thèmes et les grilles explicatives racistes que diffuse depuis toujours le FN.

La posture antifasciste, mépris de classe vertueux des élites

Mais « l’antifascisme » des élites n’a rien d’un combat idéologique de fond. Chez elles, nulle réflexion sur les causes sociales de la montée du Front national, pas le moindre recul critique sur le climat intellectuel qui a conduit à la diffusion de ses thèses et un renoncement total à conceptualiser un minimum ce qu’est vraiment le parti de Marine Le Pen (au point que désormais la seule définition dont on dispose est limitée au slogan « le FN, c’est le parti de la Haine de l’Autre et du Repli sur Soi », convaincant n’est-ce pas ?). En réalité, l’antifascisme des élites est un réflexe de classe. C’est un avatar de leur mépris du peuple, celui qui vit dans les campagnes et les petites villes, ces ouvriers (systématiquement associés à Marine Le Pen par nos éditocrates) qui ne vont pas au théâtre, qui ne voyagent pas comme eux autour du monde, qui ne saisissent pas les « bienfaits de la mondialisation » et l’importance de l’idéal européen. Ces gens qui « cèdent aux sirènes des populismes », sont autant frontistes que mélenchonistes ou abstentionnistes. Mais autant il est difficile de détester les deux dernières catégories sans avoir clairement l’air du bourgeois aisé que l’on est, autant dans le cas des électeurs du Front national on peut, quand on est un Parisien aisé et intégré, les détester avec force et en toute décomplexion, avec l’aura des combattants de la Vertu.

D’où l’hystérie actuelle et le renoncement à toute forme d’éthique journalistique de base, de prétention à la neutralité ou à l’objectivité. Entre les deux tours de cette élection présidentielle, les éditocrates ne font plus semblant d’être des journalistes : ils sont ouvertement des idéologues, mais ils peuvent se le permettre puisqu’ils luttent contre le Mal et le Repli sur Soi. Devenu officiellement les défenseurs de la Liberté et de la Tolérance, ils peuvent se permettre d’adopter une rhétorique digne de l’ex-président américain George W. Bush, qui, quand des pays comme la France traînaient des pieds pour l’accompagner dans son invasion de l’Irak contre le Méchant Saddam Hussein en 2003, avait eu pour seul argument :  « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ».

Il en va de même avec ceux qui comptent s’abstenir le 7 mai, ou qui réclament simplement le droit de réfléchir un peu. Comment ? Réfléchir alors que la peste brune se profile à l’horizon ? Collabos ! Inconscients ! Incultes qui « n’ont aucune culture historique », comme le disait un journaliste de L’Obs sur le plateau des « Informés » de France info jeudi dernier. Non il ne faut pas réfléchir, il faut immédiatement rallier le seul opposant à Marine Le Pen, et qui se trouve être, les choses étant bien faites, Emmanuel Macron. Et qu’importe si le nouveau héraut de la lutte antifasciste est aussi le héros de la lutte néolibérale pour « plus d’innovation » et « moins de frein à la liberté d’entreprendre ». C’est simplement un heureux concours de circonstances qui permet à toutes ces belles âmes médiatiques de prôner la thatchérisation de la France tout en faisant œuvre de vertu antifasciste. Macron leur permet en quelque sorte de joindre l’utile à l’agréable.

Quand le « front républicain » rend le FN subversif

Mais cet antifascisme n’est qu’une posture et ne comporte pas une once de volonté réelle de lutter contre la montée du Front national, phénomène qui leur a permis d’amener leur poulain au second tour sans grande difficulté. Non seulement nos élites médiatiques et intellectuelles ont, ces dernières années, favorisé le développement de ce parti en créant un climat idéologique où la lutte des races a remplacé la lutte des classes (il suffit de faire le tour des Unes de l’hebdomadaire Le Point ces deux dernières années pour saisir qu’on a beaucoup plus parlé de « ces musulmans qui nous envahissent » que de « ces patrons qui nous exploitent » ou « ces chômeurs à qui Pôle Emploi ne propose aucune offre »), mais en plus, en interdisant à la population de réfléchir deux minutes à son choix de vote, elles nourrissent considérablement la conjoncture qui a permis au FN de se dire « anti-système » ou « subversif ». Car ce parti, qui combat pourtant davantage les faibles que les forts, les travailleurs sans papiers plutôt que le grand patronat, se retrouve miraculeusement, grâce aux attaques puériles et impulsives de nos élites médiatiques et politiques, en position d’apparaître pour beaucoup comme le seul parti « hors système », le seul véritable adversaire des élites dont Le Pen et ses cadres sont pourtant membres.

Or, l’agressivité sans arguments ne fera pas baisser le Front national. Ce n’est pas en disant que « FN = la Haine » et que « électeurs FN = Beaufs » qu’on diminuera la connivence entre l’héritière bourgeoisie Marine Le Pen et les ouvriers qui ont voté pour elle. Au contraire. C’est en démontrant que le FN est toujours peuplé de membres de groupuscules racistes et violents. C’est en disant que son programme n’a rien d’antilibéral mais veut juste le rétablissement d’un capitalisme national où les ouvriers ne seraient pas plus à l’aise, puisque ce parti est aussi hostile aux syndicats et aux manifestations, que Marine Le Pen préconisait d’ailleurs d’interdire  au moment de la mobilisation contre la loi Travail (qu’elle prétend vouloir abroger). C’est en rappelant que ce parti veut diminuer les droits des femmes, des homosexuels et de toute les minorités sous prétexte de nous ramener à un âge dont pourtant personne ne veut plus et dont la majorité des gens pâtiront. C’est surtout en proposant aux classes populaires de notre pays un autre horizon que la « préférence nationale » et un autre ennemi que l’étranger.

Proposer comme alternative au FN un Emmanuel Macron, qui ne parle que pour « ceux qui innovent, ceux qui créent » (et pas pour ceux qui vivent et qui survivent), qui prétend que la mondialisation est un véritable bienfait (en nous donnant certes, quelques « protections » et « un droit à la formation » qui nous permettra de nous réadapter tous les 5 ans à ce que le contexte économique attend de nous), qui nie totalement l’existence d’une classe dominante (normal, il en est le représentant), est l’équivalent d’un crachat à la figure de tous ceux qui sont allés vers le FN par désespoir et dégoût de la politique.

Cette opération de propagande menée par nos élites antifascistes depuis leur Radio Londres (L’ObsLe ParisienLe Monde-BFM TV-France 2-France Inter) produit l’effet inverse de la « Résistance » qu’elle prétend fédérer autour de Saint Macron. De plus en plus de gens vont vers l’abstention, à en croire les sondages, et les intentions de vote pour Marine Le Pen augmentent. Beau travail les éditorialistes, intellectuels de salon et autres premiers secrétaires de partis !

Notre lutte contre le Front national : la réhabilitation de la lutte des classes

À cause de leur connerie, combinée au triomphalisme du jeune loup de la finance devenu potentiel président, ils mettent en difficulté les gens comme nous, qui comptaient s’abstenir mais sont désormais forcés de considérer que devant le risque que la marraine de la lutte des races et des religions emporte ce second tour, il va sans doute falloir voter pour le caporal bourgeois de la lutte des classes. Car à force de s’y prendre comme des manches pour nous convaincre, avec leur agressivité mal contrôlée, leurs comparaisons historiques boîteuses – nous avons à nouveau droit au célèbre et erroné « Hitler est arrivé par les urnes », ce qui n’est pas entièrement vrai – et leurs indignations surjouées, ils sont parvenus à braquer les indécis, nous forçant très certainement une nouvelle fois à devoir rattraper leurs bêtises à la dernière minute pour nous sortir de l’impasse dans laquelle ils nous placent tous.

Notre réflexion sur ce qu’il convient de faire le 7 mai se poursuit, mais une chose est sûre : de notre côté, la lutte antifasciste ne consiste pas, tous les 5 ans, à voter pour un candidat « républicain » pour « faire barrage au Front national ». Elle consiste à diffuser dans la population une grille de lecture qui se substituera aux lunettes racistes fournies par Le Point, BFM TV et les faits divers du Parisien. Une lecture de la société qui ne s’intéresse pas aux « privilèges » de ceux qui gagnent moins de 500 € par mois mais aux revenus scandaleux et illégitimes des plus riches. Une vision du monde qui n’insiste pas sur nos petites différences religieuses ou ethniques mais sur tout ce qui nous lie, nous les 95 % qui pâtissons de ce système économique que les puissants et leurs défenseurs encensent. C’est en proposant autre chose que nous lutterons contre la diffusion des idées racistes et non en déversant sur ceux qui y adhèrent un torrent de mépris et en l’utilisant comme prétexte si commode pour asseoir le règne du candidat des riches.

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