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Billet de blog 14 juil. 2016

Contre la répression du complotisme, la critique réaliste des élites

Si l’on dit que les grands bourgeois ont, en France, tout un tas de connexions politiques et administratives qui leur permettent de promouvoir leurs intérêts financiers et patrimoniaux, on « tombera dans la théorie du complot ». Cette stigmatisation du complotisme, en mettant dans le même panier des choses qui n’ont pourtant pas le même degré de réalité, discrédite toute critique sociale.

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En mars dernier, le magazine Society bombardait les transports en commun de la couverture de son 27e numéro : un doigt accusateur pointé vers nous accompagné du titre : « Enquête : On vous ment ? Comment le complotisme est devenu l’idéologie dominante ». Ce titre alarmiste montre à quel point les « théories du complot » sont devenus l’objet de prédilection des journalistes mais aussi des politiques qui s’emploient à dénoncer leur multiplication. Le ministère de l’Éducation nationale a ainsi mis en place une série de mesures pour lutter contre leur diffusion dans les établissements scolaires. On apprend sur le site Internet dédié1 que les enseignants doivent impérativement lutter contre tout discours qui décrirait le cours des événements dans le monde (attentats, guerres, mesures politiques, etc.) comme étant manipulé par un groupe caché d’individus. Cette dénonciation du complotisme a la vertu de lutter contre les explications racistes et simplificatrices des choses : on lutte ainsi contre la propension des jeunes à croire que derrière chaque attentat en France il y aurait « les juifs ». Le problème c’est qu’en luttant contre les explications les plus simplistes on élimine au passage des théories réalistes mais qui décrivent elles aussi quelque chose comme l’action concertée d’un groupe d’individus contre l’intérêt général. Ainsi, si l’on parle par exemple de l’action – pourtant avérée – des multinationales pour orienter la recherche scientifique ou les décisions politiques, on sera complotiste. Si l’on s’interroge sur les raisons véritables des interventions militaires occidentales, on sera complotiste. Si l’on dit que les grands bourgeois ont, en France, tout un tas de connexions politiques et administratives qui leur permettent de promouvoir leurs intérêts financiers et patrimoniaux, on « tombera dans la théorie du complot ». À la longue, cette stigmatisation du complotisme, en mettant dans le même panier des choses qui n’ont pourtant pas le même degré de réalité, discrédite toute critique des élites. Beaucoup trop de gens se retrouvent à devoir se taire plutôt que d’exprimer leur révolte face aux inégalités de pouvoir, pour ne pas être taxés de complotistes. Enseignants, journalistes, sociologues proposent des analyses épurées de toute critique des élites pour ne pas être stigmatisés et subir des sanctions. Comment en est-on arrivé là et comment s’en sortir ?

Montée de la défiance et développement des théories du complot dans les années 1990

Dans les années 1990, la série américaine X-Files enregistrait des records d’audience en France et aux États-Unis. Durant dix ans, la chaîne M6 diffusait cette intrigue dont le principal ressort est la volonté perpétuelle du gouvernement américain et du secteur militaro-industriel d’effacer les traces de ses actions pour s’emparer d’une technologie extra-terrestre, manipuler des populations, laver le cerveau de pilotes d’essais, etc. Les deux charismatiques héros de la série menaient leur enquête dans cette atmosphère paranoïaque où la vérité était toujours « out there » c’est-à-dire au-delà de la version officielle. À l’époque, politiques et intellectuels faisaient de la série le symptôme d’un mal profond qui gangrenait nos sociétés démocratiques : la défiance envers les institutions. Par la suite, cette défiance n’a cessé d’augmenter dans la population française, incarnée par deux préjugés populaires simples : les politiques travaillent pour d’autres intérêts que les nôtres (le « tous pourris ») et la version officielle des faits n’est toujours qu’une partie de la vérité, voire un mensonge (« on ne nous dit pas tout »). De nombreuses affaires sont venues confirmer ces sentiments : les magouilles électorales de tel ou tel politique, les mensonges des gouvernements pour justifier telle ou telle guerre (on pense en particulier à l’inexistence des « armes de destruction massives » pourtant unique justification de l’invasion américaine en Irak en 2003), etc. Ces dérives bien réelles se sont accompagnées de théories plus ou moins farfelues sur les actions cachées de nos dirigeants, l’une des plus extrêmes étant celle qui a attribué (selon diverses modalités) l’attentat contre le Word Trade Center à New York et le Pentagone à Washington DC au gouvernement américain lui-même. Ces théories relatives au 11 septembre 2001 ont connu une grande audience dans les années qui ont suivi, notamment grâce à la viralité de vidéos « documentaires » dans un Internet en plein boom.

Des spécialistes de la lutte contre le conspirationnisme au service de l’ordre établi

Durant les 15 années qui ont suivi, tout un secteur de recherche s’est constitué en France pour répondre scientifiquement à cette vague de théories du complot. Désormais, on trouve deux observatoires du net (Conspiracy Watch et Hoax Buster – sites français comme leur nom ne l’indique pas), deux sociologues spécialistes du complotisme publiant régulièrement des ouvrages sur la question (Gérald Bronner et Pierre-André Taguieff) et une flopée de journalistes qui s’en font les promoteurs. Conspiracy Watch et Hoax Buster se donnent pour mission de répondre aux rumeurs et théories qui circulent sur le web. Hoax Buster est un site collaboratif pas aussi grand que Wikipedia mais fonctionnant de manière similaire : chaque théorie se diffusant vite sur le net (comme celles au sujet des attentats de Charlie Hebdo par exemple) est soumise à l’examen d’une communauté de vérificateurs qui vont recouper les faits et contrôler mutuellement leurs informations. Hoax Buster voit les théories du complot comme des informations parmi d’autres à vérifier.

Conspiracy Watch fonctionne différemment : c’est un site d’analyse du conspirationnisme, défini comme une attitude menant au complotisme. Selon le site, c’est plus précisément une disposition d’esprit « consistant à remettre en cause abusivement l’explication communément admise de certains phénomènes sociaux ou événements marquants au profit d’un récit explicatif alternatif qui postule l’existence d’une conspiration et dénonce les individus ou les groupes qui y auraient pris part. » Le caractère abusif consiste, nous précise l’observatoire, à s’affranchir des règles de l’analyse scientifique (l’examen de preuves, l’acceptation de la contradiction, etc.), et le fait de postuler tient à ce que les auteurs ne parviennent jamais à démontrer l’existence de la conspiration. Conspiracy Watch n’est pas un site participatif mais plutôt une sorte de blog d’un individu, Rudy Reichstadt, qui s’appuie sur son existence pour s’auto-proclamer spécialiste du conspirationnisme.

Côté sociologues, Pierre-André Taguieff est un spécialiste de « l’histoire des idées » enseignant à Sciences Po Paris et qui explique la propension à voir des complots dans l’histoire comme une volonté pour les peuples de compenser la perte de la religion et de « réenchanter » le monde en trouvant des explications plus simples que la réalité « toujours plus complexe ». Il insiste beaucoup sur le fait qu’en définitive, toutes les théories du complot finissent par désigner « le juif » comme manipulateur de première. Dans un registre qui se veut plus scientifique, Gérald Bronner, professeur à l’université Paris VIII, est un spécialiste des croyances et de la rationalité (c’est dire s’il est une référence sérieuse). Dans un livre à succès La Démocratie des crédules, il montre comment l’accès de tous à l’information et à l’opinion, via Internet et la démocratie, permet le succès de théories du complot les plus farfelues. Ses travaux mettent en valeur les mécanismes psychologiques qui poussent à adhérer au conspirationnisme, les « biais cognitifs » (des pentes naturelles de l’esprit à croire le faux plutôt que le vrai). Bronner en appelle à la mobilisation des gens qualifiés et à une « révolution pédagogique » de lutte contre le complotisme à l’école, ce qui a inspiré le ministère de l’Éducation nationale. Mais Gérald Bronner ne s’intéresse pas qu’aux théories du complot les plus farfelues. Il commente aussi les doutes, selon lui excessifs, que ses concitoyens entretiennent à l’égard de la médecine, du secteur pharmaceutique ou encore de nos choix énergétiques.

Et c’est là que le verni de neutralité du chercheur commence à craquer : en mettant dans un même ouvrage les rumeurs les plus farfelues (comme le fait de croire que les traînées de condensation produite par les avions en altitude est en fait de l’épandage de fluor pour juguler l’esprit critique des populations – comme si nos élites avaient besoin de ça, alors qu’elles ont BFM TV et le Parti socialiste) et les doutes populaires à l’égard, par exemple, de la sécurité des installations nucléaires, Bronner contribue à salir les seconds du ridicule des premiers. Puisque douter de nos institutions politiques, sécuritaires et scientifiques serait similaire à croire dans le fait qu’Obama est en réalité un extra-terrestre, alors l’attitude la plus rationnelle serait de ne douter de rien. Il est ainsi l’un des critiques virulents du « principe de précaution », cette norme défendue par les écologistes pour empêcher l’utilisation d’une technologie tant que sa sûreté et sa fiabilité n’ont pas été rigoureusement prouvées. Or, Gérald Bronner, comme beaucoup d’universitaires, fait quelques extras. Il est ainsi membre du conseil scientifique d’Areva, une des plus grandes entreprises constructrices et gestionnaires d’installations nucléaires d’Europe. Si on continue de tirer le fil, on se rend compte ainsi que Pierre-André Taguieff et Rudy Reichstadt sont membres du « cercle de l’oratoire », un groupe de réflexion néoconservateur fondé après les attentats du 11 septembre avec comme objectif de « lutter contre la montée de l’antiaméricanisme en France ». Rudy Reichstadt travaille aussi pour la Fondation Jean-Jaurès, un think tank du Parti socialiste. Ces spécialistes des théories du complot sont donc juges et parties : ils sont à la fois pourfendeurs de toutes les théories qui critiquent les élites politiques, économiques et scientifiques et qui relèvent les liens qui se nouent entre elles et proches de ces élites ! À leur corps défendant ils sont en fait une des nombreuses preuves que décrire le fonctionnement des élites de manière complotiste est en fait tout à fait rationnel.

Oui, les élites complotent souvent

Nos trois chercheurs sont un bon exemple de la manière dont nos élites agissent pour préserver leurs intérêts : elles prétendent agir pour l’intérêt général et tiennent un discours technique, scientifique qui ne laisse rien voir de leurs intentions (ici l’utilisation du vocabulaire de la sociologie, le terme d’ « observatoire » pour désigner le site Internet pourtant très politique de Rudy Reichstadt) et qui donc cache leurs intérêts réels au plus grand nombre. L’un des objectifs de leur action est de discréditer la critique sociale. Ils ont d’ailleurs commencé à s’en prendre à ceux de leur propre profession, ces sociologues qui, dans la lignée de Pierre Bourdieu, étudient les mécanismes de reproduction des élites et de préservation de leur domination, notamment à l’école2. Ensuite, ils discréditent toute une partie de la gauche antilibérale, accusée elle aussi de complotisme, puisqu’elle dit que les plus riches influencent la vie politique à leur avantage. L’anathème qu’ils ont créé produit des effets puissants, de censure et d’auto-censure, avec une apparence de neutralité scientifique, qui conduit à la préservation de l’ordre social dont ils bénéficient. Gérald Bronner a dû être bien apprécié des partisans du nucléaire pour avoir sa place au conseil scientifique d’Areva. Tandis que Reichstadt et Taguieff produisent des analyses qui plaisent bien aux grands médias pour être devenus leurs interlocuteurs privilégiés. Dans le champ de la recherche, ils sont accrédités par le CEVIPOF, laboratoire de Sciences Po Paris qui a un quasi monopole sur la description des attitudes politiques des Français et qui est trusté par des chercheurs sympathisants ou militants PS ou Les Républicains.

Il n’y a pas que les élites scientifiques qui cachent une partie de leur action et qui jouent en faveur de l’ordre établi. Les élus des grands partis jouent aussi un autre jeu que celui de la simple représentation du peuple. Il faudrait tout de même être particulièrement naïf en 2016 pour croire que nos députés et nos ministres agissent de manière désintéressée et n’ayant qu’à l’esprit la volonté et l’intérêt de leurs électeurs. Le simple fait que plus de 80 % de l’Assemblée nationale est composée de cadres en dit long sur les biais sociologiques de nos représentants : tous bords confondus, ils sont plus à l’écoute de leur classe sociale que du reste de la population. Pire encore, un coup d’œil du côté de leur formation et de leur parcours professionnel laisse clairement penser qu’ils entretiennent des liens de complicité avec l’élite économique, qui fréquente les mêmes grandes écoles qu’eux et les mêmes cercles de sociabilité. Nicolas Sarkozy avec toute sa clique d’amis patrons n’était qu’un aperçu particulièrement caricatural d’une situation banale chez nos « représentants ». Certains politiques passent d’ailleurs allègrement de leur mandat à des activités pour des entreprises privées. On appelle cela le « pantouflage » et cette pratique met en valeur les liens d’interdépendance entre grandes entreprises et politiques : les premièresont besoin d’une classe politique qui ne les bouscule pas trop et qui promeut leurs intérêts, les seconds d’entreprises pour lesquelles travailler aux moments où ils n’ont plus de mandat (quand la gauche perd la majorité au profit de la droite et vice-versa). Aquilino Morelle, ex-conseiller de François Hollande célèbre pour avoir mobilisé un salon de l’Élysée pour faire cirer sa trentaine de paires de chaussures, a eu par exemple ce genre de parcours : haut fonctionnaire à l’Inspection générale des affaires sociales puis conseiller de nombreux hommes politiques des années 1990 à nos jours, il travaille aussi pour le groupe de publicité Euro RSCG (Désormais Havas Worldwide) pour conseiller sur des stratégies de communication visant à améliorer l’image de grands labos pharmaceutiques. Il a même fini par créer sa propre entreprise de conseil pour les industries pharmaceutiques, organisant par exemple des rencontres entre futurs politiciens influents et grandes entreprises. Sachant que son parcours est loin d’être unique, comment s’étonner qu’une grande partie des Français pense que la classe politique est corrompue ? En 2013, selon une enquête3, nous étions plus de 50 % à être d’accord avec l’énoncé « on ne sait pas qui tire les ficelles » en politique. Sommes nous une majorité de victimes du « complotisme » ?

Ne pas laisser la critique des élites aux conspirationnistes

S’il nous semble donc illégitime d’associer tout soupçon de collusion entre élites et de corruption de leurs membres à du conspirationnisme, il faut aussi admettre qu’il y a de belles conneries qui sont entretenues par les théories les plus extrêmes. Généralement, c’est au niveau des mobiles de l’action de nos élites que nous sommes profondément en désaccord avec les « vrais » complotistes. Par exemple, dire que nos élites agiraient ainsi car elles seraient juives ou sionistes (selon les théories), ou qu’elles partageraient toutes le dessein d’instaurer un Nouvel Ordre Mondial est particulièrement contre-productif car cela passe à côté de la réalité. Si les membres des classes supérieures sont souvent solidaires les uns des autres c’est d’abord pour préserver les intérêts de leur classe et leurs profits financiers et politiques individuels. Ce n’est ni parce qu’ils sont juifs, homosexuels ou francs-maçons qu’ils détournent perpétuellement l’intérêt de la majorité. C’est parce que ce sont des gens riches qui veulent préserver leur richesse dans un monde où la majorité pâtit justement de leur enrichissement. Les riches juifs se foutent pas mal des pauvres juifs. En revanche, ils peuvent tout à fait travailler avec de riches catholiques ou de riches musulmans. Pour le profit, il n’y a pas de barrière ethnique ou religieuse qui tienne, il suffit de voir comment nos hommes d’affaires, universitaires ou politiques qui tiennent pourtant des discours de défiance à l’égard de l’Islam adorent traiter avec les pays du Golfe ! En mettant en avant des logiques religieuses ou raciales, les théories du complot qui pullulent sur Internet détournent les gens de la réalité de notre problème avec les puissants : leur domination économique et financière. En plus, à force de décrire les classes supérieures comme des gens surpuissants, capables d’organiser des manipulations énormes dans le but d’une domination mondiale, on cesse de voir l’énorme fragilité de toutes ces élites : le fait que leur pouvoir ne repose que sur la préservation d’un ordre économique fragile, instable et profondément injuste : le capitalisme.

On a donc raison de ne pas vouloir céder à l’injonction des intellectuels et des politiques à « ne pas tomber dans la théorie du complot ». Bien sûr que nos élites ne font que comploter pour conserver leur pouvoir, qu’elles ne font que mentir en nous faisant croire au bénéfice pour tous de la croissance économique et à la Ve République qui serait au service du peuple ! Il faut le dire et le répéter car, à force de prendre des précautions, on laisse aux fascistes, gourous délirants et autres paumés qui peuplent le web le monopole de la description de l’oppression politique, économique et sociale. Si l’on empêche des collégiens et des lycéens de penser, à l’école, la possibilité de critiquer des élites qui méritent perpétuellement de l’être, alors on les obligera à aller chercher cette critique ailleurs, sur ces sites qui résument grossièrement la domination des puissants à un seul grand dessein plutôt qu’à la multiplicité de leurs gros profits.

1 Une définition pour le moins extensive est donnée sur la page du colloque : « Discours de mise en accusation, une théorie du complot consiste à dévoiler l’identité de ceux qui ont intérêt au prétendu complot et qui en sont les commanditaires. Ainsi, une théorie du complot désigne toujours, explicitement ou non, un groupe d’individus ou une organisation plus ou moins structurée comme étant à l’origine du complot allégué : sorcières, lépreux, Templiers, juifs, jésuites, francs-maçons, Illuminati, Synarchie, Sages de Sion, sionisme international, Commission Trilatérale, groupe de Bilderberg, services secrets, banques, groupes industriels, multinationales, "complexe militaro-industriel", mouvements politiques ou religieux, sociétés secrètes, etc.

Les mobiles avancés sont invariablement : la soif de domination, la quête du pouvoir, l’argent, etc. »

[http://www.education.gouv.fr] page « Journée d’étude Réagir face aux théories du complot »

2 Voir l’article « "La théorie du complot" en version France Culture (par P.-A.Taguieff, savant) » de Henri Maler, Patrick Champagne, publié sur Acrimed, 1er février 2010.

3 « La moitié des Français croient aux théories du complot », Le Monde, 3 mai 2013.

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