JEUDI 20 FÉVRIER 2014
Créatifs que créez-vous ?
Ils sont partout. La capitale est devenu leur terrain de jeu, internet leur déversoir, les magazines culturels leur repaire. Nous parlons des membres de la « classe créative ». Ils ont pour point commun un certain style vestimentaire, une quête infinie de la branchitude, une surreprésentation parmi les visiteurs des nouveaux « centre culturels » qui fleurissent dans tout quartier populaire qui s’embourgeoise. Ils sortent souvent des mêmes écoles : art, communication, design, architecture. Le plus souvent issus de la grande ou moyenne bourgeoisie, ils ont suffisamment de capitaux pour conquérir un véritable monopole. Ils font les publicités, ils gèrent les nouveaux centres culturels, ils modèlent la « ville de demain ».
Leur slogan ultime ? « La création ».
Créer comment ?
La classe créative ne veut pas être bourgeoise, avoir l’air « coincé » est son cauchemar. Elle se revendique « populaire » et « pas prise de tête ». C’est avec appétit qu’elle dévore les espaces « authentiques et sans chichis » des grandes villes du pays. Une chaise d’école par ci, un vieux jukebox par-là, et voilà son QG. Le « vintage » est doublé d’un goût pour tout ce qui fait “prolo”. Pourtant bien pourvu en argent, le membre de la classe créative aime avoir l’air d’un mec « de la street ». Il adore parler comme une caillera. « Si si mec, balance ton projet ». Bien entendu, nulle réflexion sur le caractère souvent méprisant de cette réinterprétation des codes culturels et vestimentaires de la classe populaire. Pas vraiment de remords de leur part à encourager leurs potes – ex-cadres – à racheter un bistrot local pour en faire un « café populaire », style année 70, où le demi coûte cinq euros. Tout juste un peu d’ironie devant l’absurdité relative au fait d’acheter un jean troué et taché de peinture plus cher qu’un jean intact. D’ailleurs, ce qui rassemble cette petite clique, c’est son sens extrême de l’ironie et du second degré. Ils se traitent mutuellement d’être « trop des hipsters », s’envoient des vidéos de chanteurs méconnus des années 80, « trop beaufs » et s’offrent des meubles « trop kitsch ». Ce grand sens de l’ironie lui permet de rester détaché de toute appartenance de classe, y compris la sienne, et de toute responsabilité morale. C’est donc bien pratique. Mais avant tout, si la classe créative se sent chez elle partout, si elle n’a pas la gêne sociale des bourgeois traditionnels et coincés, c’est parce qu’elle se sent légitime. Parce que elle, elle crée, elle n’est pas dans la finance ou dans la banque.
Créer pourquoi ?
Pour la culture ! Les membres de la classe créative ont été formés à produire de belles choses, techniquement bien foutues, et ils partagent une haute opinion de leurs compétences mutuelles. A ce titre, ils préfèrent travailler « dans la culture » que « dans la pub », mais comme la pub peut faire gagner des prix à Cannes (et multiplier le salaire par deux), ça fera l’affaire. Partant du principe que « la culture c’est bien », et que « l’art c’est cool », ils peuvent créer pour n’importe quoi et n’importe qui, créer pour créer. Cela engendre un petit monde replié sur lui-même, qui crée « concepts » sur « concepts ». Il n’est pas question de faire des choses utiles ou porteuses de sens : ça c’est bien trop ringard, « on est post-moderne », la question du sens a été dépassée depuis bien longtemps, elle ne se pose même plus. Le beau concept, ce n’est pas celui qui va être reconnu par la société, mais par ses pairs. Les agences de com’ rivalisent d’imagination pour lancer des nouveaux concepts de vidéos rigolotes et badines, comme les « vines » (courtes vidéos décalées), qui remplacent l’instagram (images avec filtres teintés), trop dépassé. Il ne s’agit pas d’attirer l’attention du « public » (d’ailleurs qu’est-ce que le public, si ce n’est une masse de ploucs qui ne sont pas dans « le monde de la création » ?), mais de ses potes des autres agences de com’. Internet a permis à cette classe de s’assurer des réseaux à la fois exclusifs et valorisants. On peut désormais mesurer son succès à base du nombre de retweet, et des professions ont même été créées pour s’assurer de la diffusion des nouveaux concepts dans le petit monde de la création : les « community managers ». Ces nouvelles professions destinées uniquement à la promotion de ce réseau interne fleurissent, au début occupées par des stagiaires puis désormais attribuées à de vrais spécialistes, dont le titre de gloire est de flairer les nouvelles tendances. « Concrètement à quoi ça sert ? » Pourrait-on se demander. Il faut bien comprendre que dans la tête des membres de classe créative cette question n’existe tout simplement pas. Le second degré perpétuel incite à ne pas répondre à ce genre de problèmes bien trop sérieux. On y répondra donc à leur place : ça sert leur besoin d’argent et leur besoin de reconnaissance. Besoin d’argent, car cette nouvelle « bohème » n’a de la rue que le style, en bien repassé. Elle n’a pas l’intention de passer trop de temps dans une « dèche », d’ailleurs largement mise en scène. Une start up autour d’une appli iPhone n’a pas vocation à durer, on a en déjà parlé dans nos colonnes. Car derrière ses apparences « créative », le rejeton moyen de cette classe est un bourgeois comme les autres : il veut faire une bonne opération. Marqué par le parcours de Steve Jobs, il n’est pas complètement désintéressé par les gros sous qui résulteront de la vente d’un nouveau concept. Et s’il n’ira jamais bosser pour Total (“les pingouins tout plein de goudron, non merci”), il ne crachera pas sur de bons gros sponsors green-washés comme Veolia ou EDF. Ensuite, comme il végète dans les mêmes cercles, qui ont su se trouver leurs nouvelles rues et leurs nouveaux cafés, la pression sociale est très forte. Le besoin de reconnaissance est donc proportionnellement énorme. D’où le besoin permanent de mettre en avant ses projets et ses nouveaux concepts, le tout nappé de nonchalance.
Créer pour qui ?
Pour eux-même, par conséquent. Ces dix dernières années ont vu se développer bons nombres de « centres culturels » destinés en apparence à « apporter la culture » aux quartiers populaires des grandes villes de France. Cette aventure loin des beaux quartiers, prouesse censée témoigner de l’esprit démocratique de ses initiateurs, n’a pas eu le résultat escompté : nul brassage culturel où les indigènes viendraient se pâmer devant les dernières photos décalées ou les montages « anti-société de consommation » d’artistes « touche-à-tout » qui ont fait l’effort de venir jusqu’ici. « Quelle bande d’ingrats ! On vient leur « apporter la culture » et ils font la fine bouche ! ». Parce que c’est connu que dans les quartiers populaires, y’a zéro culture. C’est vrai, si par culture on entend productions artistiques (d’un mec qui a « des idées et du talent ») exposées dans un lieu qui est dédié à cela et devant lesquels on vient marcher lentement et échanger des appréciations bien pesées, sans élever la voix (“chuuuut!”). C’est faux, si, comme nous, on trouve cette définition plus que restrictive. On peut alors aisément comprendre pourquoi on ne croise en ces lieux que les membres de la classe créative. Pourquoi donc maintenir ces endroits, qui, comme le “104” dans le 19ème arrondissement parisien (et sa programmation “résolument populaire et contemporaine” selon son site web), ne font que déplacer des foules du chic Marais vers le pauvre nord ? Parce que les membres de la classe créative ne pensaient pas sérieusement croiser qui que ce soit de différent de leurs pairs en montant jusqu’ici. Ils cherchaient une nouvelle expérience, un nouveau concept, quelque chose de « frais ». Question fraîcheur, les grands entrepôts réhabilités et leur côté destroy sont vraiment parfait. Les apparences de la mixité sociale, sans les inconvénients (une trop grande proximité avec ces gens). Pour eux, pas pour tous (ça c’était seulement le concept !).
Soyons sympa, il y a tout de même quelques exceptions où les créatifs tentent de s’adresser « aux autres » - (Parce qu’après tout ça rapporte de l’audience). Ils reprennent alors les codes de la rage et de la révolte, non pour entrer dans la lutte des classes (leur position sociale ne leur offre tout de même pas ce luxe-là, il y a des cousins, des parents, des amis à ne pas froisser), mais pour faire du générationnel. Le groupe Fauve, « révélation rock » de 2014, excelle à ce jeu-là. Ils mettent leurs talents musicaux et graphique au service d’une définition floue et consensuelle d’une jeunesse en mal d’amour, soumise à la pression sociale, qui veut dire « merde à la honte », et « être soi-même ». Les apparences de la contre-culture, sans les inconvénients (déplaire, par exemple).
S’ils sont si ridicules, pourquoi ne pas les laisser tranquille ? Après tout, la classe créative peut piller autant qu’elle veut les anciens codes de la classe populaire, elle peut également se la jouer « subversive » et contre-culturelle, pas grand monde n’est dupe. Ils ne convainquent qu’eux-mêmes ou bien un public d’un temps. Le problème, c’est que non content de faire grimper les prix de la bière et des loyers dans des quartiers auparavant épargnés par la morgue bourgeoise, les membres de la classe créative monopolisent non seulement les moyens de la création (combien d’associations de quartier aux subventions réduites pour des réalisations grandiloquentes de centre d’art contemporains au public homogène ?) mais aussi l’idée même de création. Comme tout milieu qui s’autonomise (et il y en a d’autres : les universitaires qui écrivent pour les universitaires, les activistes qui discourent pour convaincre les activistes, les journalistes qui se lisent et se regardent etc.), il exclut de ses structures ceux qui veulent donner du sens et parler aux autres. Il marginalise ceux qui veulent créer pour le monde et contre les puissants. Ils coupent l’herbe sous le pied des contre-cultures, ils désinfectent la révolte avant même qu’elle n’ait pu prendre la moindre forme.
Elitiste sous les apparences du populaire, calculatrice avec l’air de la spontanéité, bourgeoise dans les habits du pauvre, la classe créative aveugle tout le monde, brouille tout repère, elle fait autant de mal à la lutte des classes que le parti au pouvoir dont elle est le principal électorat. C’est pourquoi elle ne mérite aucune pitié.