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Billet de blog 22 novembre 2013

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Contre le FN et contre l'élite, en finir avec l'indignation

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Pourquoi, après la crise de 2008, pendant la crise de l’euro, devant l’évidence de l’inefficacité du capitalisme et de l’incompétence de son élite, la révolte attendue n’est pas là ? Pourquoi le Front National monte plutôt que la gauche de la gauche ? Nous répondons ici que le capitalisme et ses partisans ne trompent plus personne, mais qu’ils assurent leur quiétude par un perpétuel appel au calme. De cette paix de surface imposée, alors que partout la violence sociale règne, naît la frustration. Cette frustration contient le meilleur comme le pire. Pour l’instant, elle trouve davantage de débouchés chez Zemmour et Lepen, pour exprimer la haine. Alors qu’elle pourrait exprimer la rage si le camp de l’égalité cessait de jouer selon les règles du jeu imposées par les puissants. Car ceux-là n’ont rien à craindre de la haine, ce sentiment qui dresse le peuple contre lui-même. Il en est tout autre de la rage qui a toujours précipité la foule contre les grilles des palais.

Ni la bêtise, ni l’ignorance des « masses » ne font tenir l’ordre néolibéral.

Lorsque les membres de l’élite parviennent à se faire une légitimité, à prouver qu’il y a de bonnes raisons pour qu’ils soient là, au pouvoir, ce discours tient rarement la route à la longue, surtout avec la crise économique. Très vite on se rend compte que les génies créateurs sont souvent les enfants d’autres génies créateurs déjà héritiers. À gratter un peu, on se rend compte que le riche qui s’est fait tout seul a été un peu aidé par l’argent de son papa, les relations de son tonton, l’école d’élite où il est entré sans difficultés. Personne n’est dupe : Tout le monde peut voir que ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir, n’importe qui en déduit donc que leur grand mérite n’est en fait pas si grand, voire est nul. Alors les puissants tentent de montrer que dans le fond ils font aussi partie du peuple, parce qu’on « est tous dans le même bateau ». Un rapide regard sur la répartition des richesses dans la population française fait un sort à ce fantasme bien commode. Le mythe de la « grande classe moyenne » s’effondre dès lors qu’on considère que les 10% plus riches de la population détiennent 48% de la richesse nationale. Il n’y a d’ailleurs rien de commun entre le patron du MEDEF et les petits patrons qu’il prétend défendre. On se lasse tous de cette fable. Alors pourquoi le bon ordre néolibéral tient-il encore si toutes ses justifications ne parviennent qu’à convaincre ses propres partisans ?

     Parce que l’un des derniers remparts de l’élite contre sa propre remise en question tient bon : C’est le discours de pacification des rapports sociaux. C’est lui qui se trouve derrière tous ces insupportables glissements sémantiques ; De rapport de force salariés/patronat on passe à négociations entre partenaires sociaux, comme s’ils étaient à égalité. On ne parle plus de licenciements mais de « plans sociaux » tandis que la loi concoctée par le MEDEF et la CFDT pour flexibiliser le travail en France s’appelle « loi sur la sécurisation de l’emploi ». Et depuis des années on multiplie les appels au calme, à la sérénité, aux débats dépassionnés, aux concertations en tout genre.  Si nous avions progressé depuis 30 ans vers plus de démocratie, plus d’égalité entre les classes sociales, nous pourrions entendre ce discours ambiant comme l’évolution logique qui accompagne une pacification véritable. Mais c’est tout le contraire auquel on assiste : plus la société est violente, moins on élève le ton. Bien sûr les dominants ont toujours intérêt à euphémiser la réalité. Dans ces appels perpétuels à la paix, à la négociation, au calme, réside un moyen efficace de se maintenir au pouvoir en disqualifiant d’avance toute position qui, prenant acte du scandale perpétuel de l’inégalité et de la monopolisation du pouvoir, aurait la seule réaction possible : la RAGE.

L’ordre dominant recadre perpétuellement ceux qui « manquent de sang-froid »

            Nous ne comptions pas au nombre de ses fans, mais comment ne pas enrager de l’unanimité médiatique avec laquelle la candidate malheureuse à la présidentielle de 2007, Ségolène Royal, a été condamnée pour avoir élevé le ton, s’être mise en colère devant le cynisme tranquille de son adversaire durant le débat présidentiel ? Plus récemment, les railleries envers Jean-Luc Mélenchon, coupable de ses colères chroniques, incapable de s’adapter au niveau de décibel autorisé, nous ont amené à la même conclusion : de nos jours, la violence dans le ton c’est mal, c’est prohibé, ça fait pas propre.

            Même rage lorsque le présentateur télé David Pujadas demandait au syndicaliste Xavier Mathieu, en 2009, s’il regrettait les actes de vandalisme qui avaient eu lieu quelques heures auparavant lorsque des salariés révoltés par un plan de licenciement avaient envahis les locaux de la direction de l’usine Continental. « Vous plaisantez j’espère ? » lui avait répondu avec vigueur le syndicaliste. « Attendez, qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette ? Quoi ? Quelques carreaux cassés, quelques ordinateurs ? À côté des milliers de vies brisés, ça représente quoi ? »

            Oui mais il y a la violence passionnée, la colère, la rage, qui sont autant de sentiments à bannir. Et il y a le calcul, la réflexion, la colère raisonnée ou colère saine, comme disait la candidate Royal pour excuser son moment d’égarement pendant le débat présidentiel de 2007. Depuis les années 80, il semble que cette hiérarchie des colères n’ait cessé de prendre de l’ampleur. Oublié l’enthousiasme, domaine réservé des années 70. Oubliées la rage et la punk attitude des années 80. Le cortège des penseurs de l’antitotalitarisme qui associent mouvement de colère de masse et régime liberticide, le goût nouveau des syndicalistes et des socialistes pour la concertation à tout va sont passés par là. Désormais une « bonne » colère sera une colère constructive.

 « Qu’est-ce vous avez à proposer ? »

            C’est la remarque médiatique et politique que tous ceux qui se sont battus dans la rue durant les années Sarkozy auront sans doute le plus entendue. Pour se battre, pour gueuler, pour protester, encore faut-il avoir un petit programme tout prêt dans sa sacoche. Ceux des émeutes de 2005 n’en avaient pas, eux, de programme. La sentence tombe alors : délinquants, voyous ! Ceux des révoltes de 2006 contre le CPE en avaient par moment, mais globalement c’était trop le bazar : Ados en crise ! Tandis que le mouvement  des « pigeons » de l’automne dernier - une page facebook regroupant une série de jeunes-entrepreneurs-dynamiques indignés - eux, s’exprimaient clairement dans un style policé. Ils ont eu toute l’attention réclamée. Leurs souhaits ont été accomplis. Pour les autres, il va falloir faire des efforts. Une fois vos doléances bien écrites, schémas et graphiques à l’appui, voix posées et mégaphones au placard, roulez jeunesse, allez négocier avec l’autorité !

            Ce n’est pas un hasard si le seul type en colère que l’État a correctement célébré n’est autre que celui qui a appelé à l’INDIGNATION. À ses funérailles, le président de la République lui-même s’est chargé de dépouiller les quelques moments « malsains » de la rogne pourtant très "saine" de Stéphane Hessel. Son opposition radicale à la colonisation israélienne, seule partie un peu conséquente de son petit opuscule, par exemple. Car s’indigner, a rectifié François Hollande, ce n’est pas se révolter, c’est être lucide. Ah ! Au moins les choses sont claires. Au cas où on aurait cru que l’indignation menait à l’action, nous voilà recadrés. 

Il faut se scandaliser, pas se révolter

            Il faut radoter la complexité du problème, organiser des conférences-débats à la rigueur, des tables rondes... Faire une pétition tout au plus. L’indignation, c’est alors cette colère saine, cette sainte lucidité, cette rage raisonnée : contradiction absurde. L’indigné à la mode, c’est un philosophe à l’émission Taddéï qui va compatir avec nonchalance au sort des ouvriers massivement licenciés et dire que nous vivons dans un monde « complexe » et « globalisé ». Merci d’être venu ! Les salariés qui ont débarqué dans les bureaux de la direction de Continental et qui ont balancé ordinateurs et plantes en pots sur le sol, la rage au cœur, ne se sont pas correctement indignés.

« Mais enfin, regardez-moi ce pauvre cactus ! »

            C’est incroyable, soit dit en passant, la ferveur des journalistes télé et des politiques bon ton à s’émouvoir du moindre objet brisé... Oui, mais voilà, les objets brisés l’ont été de manière passionnée, par des ouvriers, et pire, sans doute de manière spontanée. La violence patronale auquel cet acte répond c’est autre chose. C’est une décision économique réfléchie et raisonnée. C’est un power point en trois parties. La seule réaction légitime à cela, la seule réaction pacifique, la saine colère qui sera acceptée par les élites politiques et médiatiques, c’est celle du philosophe chez Taddéï. Voilà un interlocuteur qui respecte les formes imposées du débat politique ! Quant aux agités qui se clashent et ne mâchent pas leurs mots, ils seront représentés comme le bon peuple vulgaire de la télé-réalité. Clash qui tourne à vide pour le show. Cette pacification terrifiante de la vie sociale a toutes les vertus d’une princesse républicaine. La raison, le calme, la fraternité sont les sœurs de l’idéal de la République.

Pourtant, ce sont les pires ennemis de la démocratie

            Le fait qu’on nous empêche de pouvoir exprimer notre colère autrement que selon les bornes fixées par le pouvoir rend le pouvoir incontestable et incontesté. Notre rage ne s’exprime plus. Elle ne peut plus s’exprimer tellement la figure du rageux est désormais décriée, caricaturée, promptement écartée. Parce que oui, on a tous essayé de s’indigner.

C’était bien d’écrire une lettre policée à son député. Ouah, c’était bien. C’était bien cette table-ronde « Quelle Europe pour les énergies de demain ? ». C’était bien de suivre la CFDT et la CGT dans une manif bien cadrée pour aboutir à l’éternel stand de saucisses merguez qu’on avale en écoutant les prises de parole avant la dispersion. Mais cette colère édulcorée ce n’est plus de la colère. C’est de la collaboration et de la résignation, au mieux de la figuration. Alors où va cette rage ? Dans la FRUSTRATION.

            Certains expliquent ce sentiment par  une série de causes plus malsaines les unes que les autres. Alors, oui, on est dans une société de « tafioles », mais pas à cause des « pédés et des meufs ». Oui, on est nombreux à avoir le sentiment d’avoir perdu le contrôle de notre destin, mais à cause de cette injonction au calme et aux arguments constructifs, injonctions lancées par les élites et pas par le combat féministe. Pas à cause des immigrés et du déclin de la Nation. Pas à cause du rock qui s’est assagit ou du rap qui n’est plus celui des origines, mais à cause de cette imposition perpétuelle de violence rationnelle de la part des chefs et des puissants à laquelle on ne peut répondre que par un recours policé au tribunal ou une lettre qui finit par :

‘‘Bien cordialement’’, ‘‘votre éternel dévoué’’, ‘‘votre putain d’esclave depuis 10 générations’’

            Je ne sais pas combien d’années on peut tenir à baisser ainsi son froc en suivant les recours à l’amiable et les pétitions de consommateurs. Mais il est clair qu’on est un certain nombre à ne plus en pouvoir et donc à écumer de rage. Je lis des appels à la virilisation, j’en comprends la cause mais ça me fait rire jaune. Je suis tombé une fois sur une offre de stage nature-survie, à prix exorbitant, pour des cadres névrosés, persuadés à juste titre d’avoir laissé leurs couilles au bureau en effectuant des tâches absurdes et qui pensent se refaire une santé en affrontant les dangers du quotidien préhistorique. Et non, mon ami, ce n’est pas en restituant la dignité de l’homme d’il y a 3000 ans que tu changeras quoi que ce soit à ton existence.

C’est en restituant celle de la femme et l’homme de maintenant.

Ce n’est pas à la perte de la virilité ou à l’immigration que tu dois ce sentiment d’amputation, de dégout de toi. Ce n’est pas en ouvrant un « fight club », où tu retrouveras tes soi-disant facultés primitives en cognant ton voisin, que tu résoudras ton problème. Ça, c’est la solution individuelle. C’est le recours proposé par les entreprises pour se faire de la thune sur la frustration qu’elles engendrent elles-mêmes. La salle de sport pour se désintoxiquer, le sauna pour ouvrir ses pores, les vacances club med pour « prendre du temps pour soi » et revenir tout frais au boulot. En plus ce sont des solutions de pseudo-privilégiés, clefs en main. Une pitié. Pour les pauvres on proposera le FN, Copé, Fillon, Zemmour, la méfiance envers le semblable.

On proposera la haine, pas la rage

 Plutôt que de refouler sa rage ou de la canaliser en faisant son footing, il faudrait faire de sa frustration une force collective. Parce que si perte de dignité il y a eu au niveau de la société toute entière, alors les palliatifs individuels proposés par les charognards de la névrose seront sans effet. Il faut donc commencer par refuser ces injonctions au calme et à la thérapie. Il faut oser s’exprimer, sortir des bornes, crier sa rage et sa frustration à la tête du premier chef venu. Il faudrait en faire une création, mais pas une création bêtement positive, jolie, « peace and love ». Il faudrait en faire la seule création possible qui nous est laissée par une élite qui, par sa domination, empêche toute création : sa destruction.

La rédaction de Frustration – La Revue

    Cet article est extrait du numéro 0 de la revue Frustration, qui sera disponible en librairie et en commande sur internet en décembre 2013. Plus d'infos ici : 

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