« La liberté du roboticien n’étend pas celle d’autrui à l’infini ». Lettre ouverte à Philippe Souères

Qui a décidé qu’il fallait développer des robots pour s’occuper des personnes âgées ou automatiser encore davantage le travail ? Comment se fait-il que notre monde se rapproche toujours plus de celui de la science-fiction, alors que personne ne semble le désirer particulièrement ? Les scientifiques impliqués défendent-ils ce projet de société ?

Qui a décidé qu’il fallait développer des robots pour s’occuper des personnes âgées ou automatiser encore davantage le travail ? Comment se fait-il que notre monde se rapproche toujours plus de celui de la science-fiction, alors que personne ne semble le désirer particulièrement ? Les scientifiques impliqués défendent-ils ce projet de société ?

Dans son dernier numéro consacré aux technopoles, la Revue Z a enquêté dans la Silicon Valley, à Toulouse puis à Bangalore sur les effets politiques et sociaux de ce qu’on appelle « l’innovation ». A Toulouse, la rédaction est allée au prestigieux Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes (LAAS-CNRS) rencontrer des chercheurs qui mettent au point, en partenariat avec des grands groupes, des robots humanoïdes pour l’industrie ou l’aide à la personne.

« Le scientifique est un artiste », justifie Philippe Souères, spécialiste du mouvement moteur, directeur de recherche dans l'équipe Gepetto du LAAS et concepteur du robot ROMEO, « le problème, c’est tout ce qui va contraindre sa liberté de créer ». Dans cette deuxième lettre ouverte (voir la lettre au roboticien Jean-Paul Laumond), Celia Izoard l’interpelle sur l’impact de son activité sur la liberté des autres.

 

 Cher Philippe Souères,

 Tout d'abord, je vous remercie de m'avoir reçue comme vous l'avez fait. Cette lettre ne vous surprendra pas : comme je vous l'avais dit, la possibilité de différer ma réponse par écrit m'a permis de vous écouter sans vous interrompre pour réagir à chaque instant.

 Vous m'avez expliqué que vous ne vous sentiez pas responsable des applications de vos recherches en robotique. « Le scientifique est un artiste », m'avez-vous dit. Aucune considération morale ou politique ne doit interférer avec son activité, qu'il doit mener à son terme : « Le vrai problème du scientifique, c'est tout ce qui va le contraindre, le freiner. Ma déontologie, c'est de continuer à travailler jusqu'à avoir un résultat probant. » En d'autres termes, vous dites que l'activité créative a ses propres fins, qu'elle doit suivre son propre chemin et ne pas être biaisée par des considérations appartenant à d'autres sphères, comme la morale, la politique, la religion.

 En imaginant que cette analogie soit tenable, je voudrais vous faire remarquer en passant qu'il s'agit d'une conception bien particulière de la pratique artistique. L'artiste ne doit-il se soucier que de son œuvre, et non de sa place et de ses effets dans le monde ? Que penser alors d'une telle « œuvre » – n'est-elle pas aussi peu « œuvre » que ces réalisations qui décorent les nouveaux immeubles de bureaux, les croisements autoroutiers et les galeries marchandes des centres-villes tout juste vidés de leurs pauvres ? L'artiste peut-il ne pas se poser la question de sa pertinence ? La morale et l'esthétique, le bien et le beau, sont-ils totalement dissociables ? Peut-on dissocier la beauté de la musique de Billie Holiday ou de Nina Simone, de la tristesse et de la colère face à l'humiliation permanente des Noirs des États-Unis, de leur engagement viscéral pour changer les choses ? Si vous me permettez une plaisanterie aigre : quelle aurait-été, à votre avis, la postérité d'un courant musical esclavagiste ?

 Mais revenons à nos robots. Vous défendez la liberté inconditionnelle du scientifique – « c'est comme si on voulait m'empêcher de dessiner ». Que pensez-vous de la liberté des autres ? L'activité des chercheurs du LAAS a un impact énorme sur la manière dont les gens vivent, travaillent, communiquent. Le visage des technologies, dans ce monde, est infiniment plus déterminant pour nos quotidiens, pour notre sort de travailleurs, que le fait d'élire, de loin en loin, des représentants de tel ou tel bord – qui partagent tous, du reste, le même enthousiasme pour les technologies et la croissance industrielle. L'électronique dans les voitures, par exemple, est quelque chose que tout le monde subit. Elle est directement responsable du fait que la plupart des gens ne peuvent plus espérer réparer eux-mêmes leur voiture, et que même le garagiste du coin est dépossédé de son savoir-faire mécanique au profit de la « valise » conçue par des ingénieurs pour chaque modèle. Pour des générations d'utilisateurs, c'est une perte considérable d'autonomie, matérielle et financière ; pour des générations de mécaniciens, c'est une privation quotidienne de créativité et de liberté dans le travail. Les chercheurs du LAAS qui ont conçu ces systèmes pensent-ils aujourd'hui que ces « résultats probants » étaient le meilleur usage qu'ils pouvaient faire de leur intelligence ? La liberté que vous défendez pour vous-même, plaisir de la bidouille créative, du savoir-faire technique, votre travail ne consiste-t-il pas souvent, à très grande échelle, à en priver les autres ? L'automatisation a pour caractéristique de « capter » le savoir-faire technique, souvent artisanal, pour le routiniser et l'enfermer dans un système que l' « opérateur » n'a plus qu'à suivre – c'est un transfert de prérogative technique de l'homme à la machine. L'horizon de la disparition totale du travail – la disparition totale des humains dans le processus – fait accepter aux individus leur déclassement par la machine, perpétuellement présenté comme une situation temporaire, mais perpétuellement renouvelé. Quand le roboticien travaille, en toute « liberté », il est souvent en train d'organiser ce transfert. On ne peut pas dire, pour paraphraser Bakounine, que la liberté du roboticien étend celle des autres à l'infini.

 Je vous crois volontiers quand vous me dites que le perfectionnement de robots, l'imitation la plus parfaite de la richesse du mouvement humain ou animal, est la seule chose qui vous intéresse. Mais d'un point de vue objectif, c'est-à-dire du point de vue de votre rôle dans le monde social et économique, vous vous situez à la pointe d'un des plus gros programmes industriels de la décennie. De plusieurs en fait, car vous travaillez sur plusieurs projets d'envergure, notamment sur la mise au point de robots pour le programme européen Usine du futur[1]. Mais je voulais vous parler du programme Romeo 2[2], car c'est ce projet qui m'a fait venir au LAAS. Grâce à des financements publics de dizaines de millions d'euros, vous travaillez sur des robots destinés à « tenir compagnie » aux personnes âgées, à « éduquer » les enfants ou les handicapés, et ce pour le compte d'une société privée, Aldebaran Robotics, qui raflera tous les bénéfices en les commercialisant. Soit dit en passant, cela a beau être un exemple tout à fait banal de partenariat recherche-industrie, le principe est indéfendable. Pour parer toute critique sur ce terrain, l'un de vos collègues nous a dit la chose suivante : « Aldebaran aurait pu atteindre le même niveau de développement de ses robots sans ce partenariat, puisque tous nos résultats sont publics. » Dans les années 1950, le mathématicien Norbert Wiener était déjà en mesure de critiquer le cynisme de la « libre exploitation » des résultats de la recherche : qui d'autre que les grandes firmes ont l'intérêt et les moyens matériels d'utiliser ce genre de « résultats » ? Qui d'autre pourrait les comprendre, les exploiter, les commercialiser ? Ce qui donne raison à votre collègue sur au moins un point : même si ce partenariat n'existait pas, même si Aldebaran Robotics n'était pas destinée, dès l'amont, à rafler tous les profits, vous n'en travailleriez pas moins pour les firmes privées. Autre exemple du même raisonnement, j'ai interviewé pour notre revue Bertrand Serp, chargé du numérique de Toulouse Métropole. Bertrand Serp est président d'Open data, association qui « milite » pour la transparence des données numériques. Dans l'idée, rien que de plus noble : faire en sorte que le public ait accès à toutes les données numériques le concernant, notamment liées à l'utilisation des pass RFID dans les transports. Sauf que cette masse de chiffres est absurde et sans le moindre intérêt pour la plupart des gens, tandis qu'elle vaut de l'or pour les industries s'intéressant au big data, comme Google, qui est en train de les récupérer pour Google Map, Google Transit, etc. Ainsi Open data milite-t-elle (sciemment) pour que Google ait librement et gratuitement accès aux données des utilisateurs toulousains. Bel effort.

 Quoi qu'il en soit, vous fabriquez en ce moment un prototype de robot destiné aux personnes âgées dans le cadre d'un projet destiné à « robotiser » la filière de l'aide à la personne. Je voudrais vous faire comprendre la catastrophe – très banale elle aussi – que représente chaque avancée de ce projet. Déjà – et même s'il en existe sûrement – je ne connais pas de personnes âgées qui ne pestent pas contre la complexité de leurs télécommandes, de leurs portables, de leurs systèmes d'alarmes, de tous ces gadgets que leurs proches leur mettent dans les pattes faute de pouvoir s'occuper d'eux. (Mais j'en ai souvent vus qui s'échinaient à dompter ces appareils par coquetterie, pour avoir l'air dans le coup.) D'un point de vue empirique, on peut en tirer que la « compagnie » de l'électronique semble encore moins épanouissante pour les personnes âgées que pour les adultes jeunes. Le type de compagnonnage le plus recherché, avec celui des proches et des enfants, paraît être celui des animaux. Malheureusement les maisons de retraites n'acceptent pas les animaux. En tant que roboticien, vous arrive-t-il de méditer sur la richesse de notre rapport aux machines, que nous construisons en nombre toujours plus grand, et sur la pauvreté de notre rapport aux animaux, que nous décimons par espèces entières ? Comme le rappelle Jocelyne Porchet dans un beau livre intitulé Vivre avec les animaux : une utopie pour le XXIe siècle, les animaux n'ont jamais été, dans l'histoire de l'humanité, moins présents dans l'espace public qu'aujourd'hui, où ils ont presque totalement disparu comme compagnons de travail. Enfermés dans des hangars gigantesques, ils sont soumis aux lois des machines et de la productivité, dans un rapport totalement dégradé aux humains et à la nature. Pensez-vous qu'il y a une corrélation entre le nombre de machines construites, et la vitesse à laquelle les animaux sont décimés ?

Je pense que oui. Indépendamment du problème de savoir si la compagnie des robots peut être bénéfique pour les personnes âgées, les enfants, les malades, et tous ceux qui travaillent avec eux, le principal problème de ces recherches est tout simplement qu'elles ont pour finalité d'ajouter à notre monde un grand nombre d'objets – à terme, chez tous les vieillards, dans toutes les maisons de retraite, de tous les pays riches – dont la fabrication est en train de dévorer le monde naturel. Extraction polluantes de terres rares par un secteur minier en pleine expansion, pollution des réserves d'eau par la production électronique, production de plastique, sans oublier la consommation d'électricité, que le boom de l'électronique a fait grimper en flèche, alors que nous n'avons pas résolu le problème de la production (des déchets nucléaires, de l'électronique des panneaux solaires ou des éoliennes, des nuisances des lignes THT etc.) Comment défendre la production électronique de masse aujourd'hui, alors que notre équipement actuel est déjà intenable du point de vue des ressources ? Celui d'il y a trente ou quarante ans l'était déjà ! Imaginez un instant que la chaîne de production de toute l'électronique que nous utilisons dans ce pays soit  relocalisée en France – extraction, assemblage, déchets : resterait-il seulement de l'eau potable, des sols cultivables ?

 Vous n'avez pas vraiment défendu la robotisation de l'aide à la personne. Vous avez évacué le problème en dénonçant une sorte de « bluff technologique » : on nous fait miroiter des robots humanoïdes capables de relever des vieillards après une chute, alors que, comme vous dites, « on essaie difficilement de fabriquer quelque chose qui marche sans tomber ». Certes, le robot humanoïde façon Real humans n'est pas pour demain. Mais les technologies actuelles suffisent amplement à commencer la robotisation du secteur : on commercialise déjà des sortes d'écrans mobiles multifonctions capables d'aligner quelques phrases, et je gage que vos recherches ou celles de votre équipe n'y sont pas totalement étrangères. L'État a déjà organisé la commande publique pour créer une demande artificielle de robots d'assistance (comme il l'a fait avec l'informatique personnelle dans les années 1980 et la distribution gratuite de minitels) en équipant établissements scolaires, hôpitaux, etc. Dans ce monde-ci, on n'attend pas qu'une technologie soit au point pour la diffuser. Le problème insoluble des déchets nucléaires n'a pas empêché la construction de 58 réacteurs sur le sol national. La question est plutôt : qui va subir au quotidien les dysfonctionnements des multiples avatars du « robot-compagnon » ?

 Je vous invite maintenant à un exercice d'imagination à court terme : que devient le quotidien de tous ceux qui travaillent dans « l'aide à la personne » après une première vague de robotisation – installation à domicile d'un « compagnon » doté de caméras, d'une interface, de capteurs ? Savez-vous que c'est un travail honteusement mal payé, surtout quand on considère son utilité sociale ? Pour l'assistance à domicile chez des personnes âgées, on touche souvent le SMIC, un peu plus de 9 euros brut de l'heure, et les transports ne sont pas remboursés. Le travail est morcelé, le travail effectif rémunéré très court, les trajets sont longs et les horaires changent tout le temps. Du fait de l'isolement des employées – en majorité des femmes – et de leur faible niveau d'études, leur marge de négociation est nulle. D'autant que ce sont souvent des immigrées de fraîche date qui font ce travail, donc sans papiers ou détentrices de cartes de séjour temporaire.

 Qu'apporte ici la robotique ? La probabilité est grande que l'employée passe son temps à gérer les bugs, mises à jour, téléchargements, contenus, pannes, qu'elle soit condamnée à médiatiser le rapport, forcément compliqué, entre la personne assistée et ses machines. La surveillance de l'assisté par la machine se redouble d'une surveillance du travailleur, dont les interventions sont standardisées de fait par les interactions avec le robot. La robotique accompagne la concentration capitaliste d'un secteur en pleine expansion : elle permet aux sociétés prestataires de rogner sur le temps de présence humaine, de resserrer leur management et d'offrir la soi-disant valeur ajoutée d'un monitoring high-tech qui, en devenant la norme, écarte les plus petites structures incapables de réaliser ces investissements. Les conséquences immédiates d'un tel programme sont d'enfoncer un un peu plus la tête sous l'eau aux travailleuses les plus dominées de notre société.

 Je vais un peu dans le détail parce que j'ai été surprise que vous ne preniez pas au sérieux ce projet de robotisation de l'aide à la personne, alors même que plusieurs départements du LAAS s'y consacrent et que le LAAS accompagne déjà la création de start-up dans ce domaine. Alors pourquoi ? Au-delà du problème du bluff technologique, bien réel, mais limité, j'ai l'impression que, si vous ne le prenez pas au sérieux, c'est pour des raisons avant tout narcissiques – au sens d'image de soi. Le prendre au sérieux, cela voudrait dire que vous n'êtes plus un scientifique retiré du monde, voué à la poursuite infinie de la connaissance, un roboticien investi dans la passionnante exploration des ressorts du mouvement humain, exploration qui aurait trouvé, à la marge, quelques vagues applications à long terme permettant de glaner des financements. Cela vous obligerait à vous envisager vous-même comme un des principaux acteurs de la politique actuelle de robotisation de tout un secteur professionnel, de tout un ensemble de professions paramédicales, éducatives, qui n'ont justement de sens que par la relation humaine.

 Il y aurait toute une réflexion à mener sur la manière dont on instrumentalise cette forme de subjectivation du chercheur-dans-sa-tour-d'ivoire, en lui donnant l'impression, la fausse conscience, qu'il mène un projet intellectuel désintéressé, tout en balisant efficacement les programmes de recherche en amont et en aval (du côté des programmes et du côté des applications), afin que ce scientifique, tout en jouissant d'une liberté réduite à un droit de promenade dans la cour d'une discipline ultra-spécialisée, ne se révolte pas contre le type de monde qu'il produit.

Je vous remercie de votre attention et espère vous lire en retour,

Sincèrement,

Celia Izoard.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1]          Usine du futur est un grand programme lancé par la Commission européenne pour automatiser les usines du continent. Il s'agit d'un appel à projets de recherche qui, pour être financés, doivent faire l'objet de partenariats public-privé, c'est-à-dire associer labos publics et entreprises. Budget : 1150 millions d'euros pour 2014-2020.

[2]                Société fondée en 2005, elle a été rachetée par le japonais Softbank début 2015 après avoir reçu de très gros financements au titre d' « entreprise structurante de la filière robotique française ».

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