Pourquoi le développement des robots humanoïdes ?

Pour Jean-Paul Laumond, roboticien au LAAS-CNRS, la recherche consiste de moins en moins à produire des connaissances et, de plus en plus, à « répondre à des demandes sociétales ». Au prestigieux LAAS-CNRS, on travaille sur des robots humanoïdes destinés à automatiser le travail ou s’occuper des personnes âgées. Mais quelles franges de la société ont demandé cette robotisation ? A qui profite-t-elle ? Dans cette première lettre ouverte (voir la lettre ouverte à Philippe Souères), Celia Izoard interpelle le scientifique sur la véritable nature de ces « demandes sociétales ».

 

Monsieur le directeur de recherche au Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes,

enseignant de robotique à l'Ecole normale supérieure,

lauréat 2013 du Conseil européen de la recherche,

ex-titulaire de la chaire Liliane Bettencourt pour l'innovation au Collège de France,

fellow de l'Institute of Electrical and Electronic Engineers,

membre du conseil scientifique de l'INS21 au CNRS,

ex-co-directeur du laboratoire de robotique humanoïde JRL,

ancien patron de l'entreprise Kinéo CAM,

 

 Vous avez eu l'amabilité de me recevoir avec un autre rédacteur de la Revue Z dans votre bureau pour parler du rôle social du roboticien. J'ai souhaité, en retour, vous faire parvenir quelques réflexions sur vos propos.

Avant de présenter les réalisations de votre carrière, vous avez choisi d'introduire cet entretien par une redéfinition du métier de chercheur : «Le métier de chercheur est un métier de production de connaissances. Mais les modes de gestion actuels le font évoluer vers une réponse à des demandes sociétales. »

En d'autres termes, si je paraphrase, vous dites : nous concevons les machines que la société nous demande. Les robots humanoïdes pour s'occuper des personnes âgées et des enfants, les drones, l'automatisation des usines, les nanocapteurs, les marchandises interconnectées, la microélectronique de demain – toutes ces choses que l'on met au point au LAAS aujourd'hui, ce sont les gens qui les demandent.

Admettez que la formule a de quoi surprendre, dans la mesure où, dans la vie quotidienne, on n'entend guère les gens estimer qu'il n'y a pas assez de machines dans leur environnement. Et en admettant, à la limite, que la majorité de la population souhaite des robots humanoïdes ou une nouvelle génération d'ordinateurs, par quel biais adresse-t-elle ses exigences aux chercheurs ?

Par exemple, à quelle type de « demande sociétale » répondaient les machines que vous avez créées au cours de votre carrière ?

Vous nous avez fourni vous-même la réponse quand, retraçant votre carrière, vous avez raconté vos travaux sur le calcul informatisé de la trajectoire des objets : comment savoir sans le tester physiquement si tel objet « passe » dans tel espace ? Ainsi, vous avez mis au point un système de visualisation par informatique des places respectives des pièces d'un montage. « On ne répondait pas à un problème particulier, dites-vous. D'ailleurs on démarchait Renault sans succès. » Finalement, à l'occasion d'une rencontre avec des ingénieurs de la firme, vous tentez de les convaincre que vous avez les moyens de robotiser leurs procédés. Ils ne veulent rien entendre. Vous finissez par « forcer la porte », selon vos propres termes, en leur disant : « Montrez-moi ce que vous faites. » Ce qui vous permet de leur démontrer précisément que votre logiciel de prototypage virtuel permet « de faire en une minute le travail d'une journée ». À l'évidence, dans le cas présent, en fait de demande, il s'agit plutôt d'une offre – ce que vous avez appelé« une stratégie push ».

Par curiosité, je vous ai demandé quel était le nom du métier qui correspondait à la création de prototypes permettant l'assemblage de pièces automobiles. Comment s'appelait celui dont le logiciel a remplacé l'activité ? Vous avez hésité. « Mmm... Euh... je ne sais pas. Un ingénieur peut-être ? Un... opérateur ? » Vous ne savez pas. Vous ne vous êtes jamais posé la question. Votre récit démontre que vous vous identifiez tellement à la direction de l'usine, à ses cadres et ingénieurs, vous avez tellement intériorisé leurs intérêts, que vous arrivez même à devancer leurs besoins. Normal, vous vous croisez à des congrès, des démonstrations, vous avez la même sociabilité, le même type de déplacements et de loisirs. Le territoire d'une technopole est précisément structuré pour rapprocher les chercheurs des patrons, des cadres et des entrepreneurs. Tout concourt à ce que vous vous identifiez à leurs besoins, à leurs aspirations ; vous partagez le même milieu social et la même vision du monde. Vous l'avez dit : « On va se retrouver avec les industriels dans des réseaux partenariaux naturels. »Il est naturel pour vous d'être en dialogue constant avec l'industrie. Vous ne travaillez pas pour la société, mais pour des sociétés. Renault, EADS, Orange ne sont pas la société, ce sont des sociétés. Aussi permettez-moi de conclure au fait que les demandes auxquelles vous répondez ne sont pas sociétales, mais commerciales.

Je m'aperçois aussi le monde ouvrier semble vous être tellement étranger que vous n'avez pas accordé une seule pensée aux conséquences de votre travail sur la vie de ceux, beaucoup plus nombreux, qui bossent dans les ateliers. Manifestement, c'est une tâche de mécanique plutôt qualifiée, un travail de conception, de montage, d'assemblage, que votre logiciel est venu remplacer. A-t-il fait disparaître un métier ? L'a-t-il réduit à une simple routine d'exécution ? (Vous le savez : compte-tenu du coût de la main-d'œuvre, il est plus rentable pour une direction d'automatiser un travail qualifié qu'une simple tâche d'exécution.) Où en sont aujourd'hui ceux qui l'exerçaient ?

Voici une évidence qui s'est imposée à nous en discutant avec les roboticiens du LAAS : la capacité d'un chercheur à penser l'impact concret des technologies sur la vie des gens est proportionnelle à la distance sociale et physique qui les séparent. Un membre de l'équipe nous a raconté qu'il avait refusé de concevoir des caisses de supermarché automatiques pour Auchan, et ce pour des raisons morales. Mais pourquoi refuse-t-il d'automatiser des caisses de supermarché, et pas des postes de travail dans l'industrie ? C'est compréhensible : les gens qui travaillent aux caisses, il les croise tous les jours. Il peut donc facilement s'imaginer les conséquences de l'automatisation. Plus facilement, en tous cas, que d'imaginer les conséquences de systèmes semblables dans les innombrables entrepôts logistiques qui poussent en périphérie des villes. Là, les ouvriers qui chargent des palettes pour approvisionner les supermarchés portent un casque de commande vocale sur les oreilles qui leur indique quel colis charger. Toute la journée, ils parlent à la machine : « 1,2,3, ok », « 1,2,3, ok », pour enregistrer l'état des stocks en temps réel. Le logiciel calcule leur productivité en permanence. Du fait de ces casques, les travailleurs n'ont plus besoin de se parler pour se coordonner, ce qui donne une drôle d'ambiance dans l'entrepôt. Quand les gens de l'extérieur les interrogent sur leur travail, ils ont tellement honte d'être soumis à un téléguidage aussi extrême, que, anticipant sur l'effarement des interlocuteurs, ils annoncent d'emblée la couleur : « Oh, nous, on est des robots de toute façon ! »

Les chercheurs qui ont conçu ces systèmes étaient sans doute sincèrement convaincus que l'automatisation était bénéfique pour les individus, qui pourraient ainsi se consacrer à des tâches plus enrichissantes. Dans la même veine, plus opportuniste, vous avez brandi devant nous la photo d'un immense atelier en Chine – ouvriers alignés, tous vêtus de la même blouse rose, le long d'une chaîne de montage interminable. Il s'agit vraisemblablement d'une usine Foxconn, le sous-traitant mondial de l'électronique, connu depuis 2010 pour les vagues de suicides d'ouvriers depuis leurs dortoirs. Vous avez demandé : « Ce sont ces emplois-là que vous voulez sauver ? » Le numéro est rôdé : je me suis sentie coupable, comme si c'était moi qui condamnais tous ces ouvriers au plus sordide destin tayloriste.

Sauf que l'usine chinoise telle qu'elle se présente actuellement est un pur produit de la vague précédente d'automatisation.

Automatisation que l'on a justifiée comment ?

En disant à l'époque que le travail d'ouvrier à la chaîne ne méritait pas d'être sauvé.

Résultat : non seulement le chômage a augmenté, mais il y a toujours des ouvriers coincés devant des chaînes. C'est juste pire pour eux. On a utilisé l'informatique pour achever de rationaliser ce qui ne l'était pas, dessaisir un peu plus les ouvriers du processus du production ; la surveillance, l'absurdité et la monotonie des tâches ont augmenté.

Ce qui vous permet de dire aujourd'hui qu'il faut automatiser ces postes parce qu'ils n'ont aucune valeur, et ainsi de suite...

Derrière le fantasme d'automatisation totale, derrière le millénarisme de la délivrance du travail humain, il y a la réalité d'une automatisation toujours partielle et dysfonctionnelle. Pour les humains qui se retrouvent au milieu, c'est-à-dire dans un univers où l'on a prévu, à terme (mais quand ?), de les faire disparaître, mais où il est en fait impossible de se passer d'eux, c'est l'enfer. Les centrales nucléaires sont conçues pour être gérées par des robots, mais bricolées par des humains, contraints de se faufiler dans des espaces improbables, hostiles, radioactifs.

Quand dira-t-on cette vérité que l'automatisation totale n'est pas près d'exister, qu'il y aura longtemps de pauvres larbins coincés entre les machines d'hier et celles de demain ? Que le mythe des robots-qui-travailleront-à-notre-place n'est que l'horizon en perpétuelle dérobade qui permet de rendre tolérable aujourd'hui la dégradation du travail humain par les machines ? Demain, le travail n'existera plus du tout, voilà la-promesse-de-vie-éternelle-au paradis de la société industrielle qui n'a, de ce point de vue là, rien à envier au catéchisme le plus niais. C'est parfaitement logique : l'automatisation n'est-elle pas le seul horizon possible, dès lors que le travail ne peut plus être sublimé par la virtuosité technique, le sentiment esthétique, la fierté de celui qui œuvre, la longue tradition de créativité musicale, rituelle ou chorégraphique du compagnonnage de travail ?

Que les robots mis au point aujourd'hui sont autant destinés à remplacer les humains qu'à être subis par eux au quotidien, vous le savez très bien. Vous le savez puisque vous en fabriquez dans le cadre du grand programme Usine du futur, piloté par l'Union européenne, qui vise à sauver l'industrie manufacturière du continent grâce à la « cobotique ». Les « co-robots », les robots-compagnons, les robots-copains, sont destinés, c'est le grand argument de vente, « à assister les humains dans leurs tâches et non à les remplacer » – cette fois c'est promis ! Comme l'a expliqué un chercheur du LAAS : « Jusqu'ici, les robots d'usines, trop dangereux pour les ouvriers du fait des risques d'emballement ou de chute, étaient enfermés dans des boîtes grillagées. Aujourd'hui, les progrès de la robotique vont permettre de libérer les robots : ils travailleront sur la chaîne à côté des humains. » Libérer les robots parmi les hommes, ou enfermer les hommes avec des robots ? Je ne vous crois pas assez naïf pour penser qu'être posté à une chaîne de montage entre deux bras articulés peut améliorer le quotidien d'un ouvrier. Vissé huit heures par jour sur un tabouret à côté d'un robot – dont il faut subir la cadence, le raffut, les bugs ! Programmé par la hiérarchie. Pourquoi parachever l'édifice du travail aliéné en y ajoutant une nouvelle brique, alors qu'il faudrait démanteler les structures de production et de pouvoir qui en font une nécessité ? Vous semblez vous-même très satisfait de travailler de façon libre et créative, de collaborer avec techniciens de talent, des intellectuels, des danseurs. Pourquoi les autres, l'écrasante majorité des autres, seraient-ils privés d'un tel plaisir ?

Au plan psychologique, la cohabitation des ouvriers et des robots sur les mêmes postes de travail est d'une efficacité redoutable pour démoraliser les premiers et saper toute tentative d'organisation[1]. Si on l'ouvre trop, ils vont nous automatiser. À quoi bon défendre ce métier qui n'existera plus dans dix ans ? Humiliation et insécurité permanentes. Terry Gou, patron taïwanais de Foxconn, sait très bien ce qu'il fait quand il pose en couverture du magazine Forbes enlaçant un robot. Il crache à la figure de son million de salariés en leur disant : « Inutile de vous mettre en grève : bientôt les Foxbots - les robots Foxconn - travailleront à votre place. » La production de cette armée de réserve est une réponse directe à l'augmentation des mobilisations d'ouvriers et des grèves dans les usines Foxconn. Ce sont les cadres du groupe eux-mêmes qui la présentent ainsi[2].

En réalité, l'exploitation et l'ultra-taylorisme des usines Foxconn ne sont pas près de disparaître. Loin de les supprimer, vos activités de recherche leur assurent un bel avenir. À la fois parce que, en préparant la production grand public de robots humanoïdes et des interfaces électroniques de demain, les roboticiens sont les catalyseurs de croissance d'empires tels que Foxconn. Le nombre d'usines, le volume de la production, ne peuvent que croître à mesure qu'augmente le nombre de machines en usage dans la vie quotidienne. En outre, en permettant au management des grands groupes de mettre les travailleurs en concurrence avec les robots, vous renforcez aussi la pression sur les ouvriers, les exécutants, vous renforcez leur impuissance, vous leur maintenez la tête sous l'eau. N'est-ce pas faire preuve de malhonnêteté intellectuelle que de prétendre améliorer le sort des ouvriers, alors que vous fournissez des outils et des perspectives de croissance à ceux qui les exploitent ? Certes, quand on se trouve, comme vous, du côté de ceux qui vivent dans l'aisance, qui sont libres d'exercer leur créativité technique, qui sont valorisés socialement, il est commode de considérer que les rapports de classe n'existent pas, qu'il n'y a pas de dominants et de dominés, et qu'il tient à chacun de conquérir le même type de privilèges. Mais il est à parier que si vous vous retrouviez à travailler quelques années en bas de l'échelle dans un entrepôt logistique, une usine d'électronique, une centrale nucléaire, cela vous amènerait à repenser radicalement l'orientation de vos travaux. De ce fait, cela ne devrait-il pas constituer une formation préalable à toute carrière de chercheur ?

Bien cordialement,

 Celia Izoard.

 

 


[1] Comme le montre le sociologue David Gaborieau dans le secteur de la logistique (« La chimère de l’usine sans ouvrier occulte la réalité du travail », Revue Z, n°9, p. 68)

[2]« Le groupe a lancé des recherches en robotique pour faire face à l'augmentation des salaires et à l'augmentation des conflits sociaux », a expliqué un directeur de production (Yang, Xu Lizhi, Jenny Chan, La machine est ton seigneur et ton maître, Agone, Marseille, 2015).

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