No limits?

Prenons deux évènements politiques récents. Pour la énième fois, des négociations internationales sur le climat se terminent dans une ambiance de gâchis: un «accord» arraché à l’extremis, des promesses vagues, des pays renâclant à prendre des engagements contraignants, des catastrophes qui n’émeuvent guère les négociateurs. La volonté de limiter collectivement les émissions de gaz à effet de serre est plus lointaine que jamais.

Prenons deux évènements politiques récents. Pour la énième fois, des négociations internationales sur le climat se terminent dans une ambiance de gâchis: un «accord» arraché à l’extremis, des promesses vagues, des pays renâclant à prendre des engagements contraignants, des catastrophes qui n’émeuvent guère les négociateurs. La volonté de limiter collectivement les émissions de gaz à effet de serre est plus lointaine que jamais.

En Suisse, la majorité de la population qui dispose du droit de vote et qui l’a exercé a refusé l’initiative 1:12 lancée et portée par la Jeunesse socialiste. Ce faisant, cette majorité a refusé de limiter collectivement l’amplitude des salaires au sein des entreprises et, partant, l’accroissement des inégalités de revenus.

Dans les deux cas, il existe bien sûr des gens pour nier l’existence de problèmes. Le «climato-scepticisme» fait toujours recette, et les graves inégalités de revenus entre êtres humains sont considérées comme normales. Une députée vert’libérale lâche sans gêne: «Qu’est-ce que ça peut bien faire, si son patron gagne 24 fois plus que soi? Je ne vois pas où est le problème. Il y a des riches et des pauvres, la société fonctionne ainsi».

Mais cette stratégie de déni a ses limites, et le recours à la rhétorique des «effets pervers» se révèle souvent bien plus efficace. Notez que la personne qui utilise cet argument a l’avantage de n’avoir pas besoin de signifier son désaccord avec le fond de la réforme proposée; il lui suffit de montrer qu’elle aura des conséquences néfastes.

L’argument fondateur d’une telle rhétorique, aujourd’hui, c’est la «compétitivité». Il fonctionne ainsi: «cette proposition est juste sur le fond; malheureusement, elle va menacer gravement notre compétitivité et nous sommes donc obligés de la rejeter.»

On peut le décliner dans les deux cas qui nous occupent. 1) «Il est nécessaire de protéger le climat en limitant les émissions de gaz à effet de serre; mais si nous le faisons et que les autres pays ne le font pas, cela va menacer la compétitivité de nos entreprises dont les coûts de production vont augmenter, et elles risquent de délocaliser.» 2) «Certes, les salaires exorbitants qui sont versés sont indécents; mais si nous cherchons à les limiter, nous allons pénaliser la compétitivité de nos entreprises qui ne pourront plus recruter les ‘top managers’ qu’elles méritent, et elles risquent de délocaliser.»

Ce qui frappe, dans les deux cas, c’est la difficulté d’imposer collectivement des limites face à la liberté d’investissement. Cette difficulté pourrait être partiellement surmontée à deux conditions: premièrement, cesser de prendre pour argent comptant les menaces de délocalisation et de désinvestissement proférées face à n’importe quelle réforme; deuxièmement, là où les menaces sont réelles, considérer qu’il peut être de l’avantage commun d’immobiliser ce capital. En clair, là où le désinvestissement est une possibilité réelle, alors même que la production et les emplois associés sont considérés comme nécessaires, il faut pouvoir prendre une décision politique sur l’utilisation du capital et ne pas laisser cette décision dans la sphère privée de ses seuls propriétaires.

La production économique – et les limites qu’il convient de lui apporter – sont une affaire collective qui concerne les travailleurs, les consommateurs, les autorités politiques, les communautés où elle prend place et les détenteurs du capital. Il est temps de cesser de considérer que seuls ces derniers doivent pouvoir décider de l’investissement et disposer ainsi d’un pouvoir de menace disproportionné. Mais changer cette perception nécessitera un travail sur la durée. Malgré la défaite de l’initiative 1:12, c’est l’honneur des Jeunes socialistes que d’avoir porté ce débat dans la sphère publique et contribué ainsi, un peu, à éroder les idées reçues.

Romain Felli

Chronique parue dans Le Courrier (28.11.2013)

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