Marshall Berman (1940-2013)

L’attitude à adopter face à la modernité a déchiré les mouvements politiques depuis le XVIIIe siècle. Deux âmes semblent se battre dans le cœur de l’individu moderne: l’adhésion au mouvement du progrès, de la création, de la transformation y dispute le rejet de la destruction, de la déstabilisation permanente, de la domination de la nature. Au sein des mouvements révolutionnaires en particulier, cette contradiction a pris des proportions dramatiques.

L’attitude à adopter face à la modernité a déchiré les mouvements politiques depuis le XVIIIe siècle. Deux âmes semblent se battre dans le cœur de l’individu moderne: l’adhésion au mouvement du progrès, de la création, de la transformation y dispute le rejet de la destruction, de la déstabilisation permanente, de la domination de la nature. Au sein des mouvements révolutionnaires en particulier, cette contradiction a pris des proportions dramatiques.

Les expériences totalitaires du XXe siècle ont amèrement illustré la manière dont la rhétorique de la Modernité pouvait être enrôlée aux services des pires formes d’oppression. Et même dans des situations politiques moins tragiques, la confusion entre la modernisation et la destruction du passé a douloureusement
été inscrite dans les corps et dans les espaces.

Nul mieux que Marshall Berman n’a su rendre compte, de manière patiente, intelligente, acharnée et dialectique de ces contradictions. Son maître ouvrage de 1982, qui prend son titre d’une citation du Manifeste communiste: All That is Solid Melts Into Air (Tout ce qui est solide se dissout dans l’air), Berman offre un panorama inégalé de l’expérience de la modernité, telle qu’elle se donne à voir dans la littérature, l’art et l’urbanisme. Ce faisant, il offre une contribution majeure à la géographie urbaine comme à la théorie politique. Marxiste humaniste, il s’oppose aux théories structuralistes alors en vogue pour exalter le pouvoir de création et de changement inhérent aux individus. Pauvre enfant juif né en 1940 dans le Bronx, il reste marqué sa vie durant par la destruction de son quartier sous les bulldozers du grand urbaniste Robert Moses afin d’y installer ce symbole suprême de la modernité industrielle: l’autoroute. Malgré les maux de la modernisation, Berman a voulu défendre la modernité.

All That is Solid explore ainsi dans les œuvres de Goethe, Baudelaire, Gogol, Mandelstam, Dostoïevski, dans les traités du Corbusier, ou encore de Jane Jacobs, au sein de Paris, Saint-Pétersbourg, New York, cette proximité si intense entre l’expérience urbaine, la démocratie et la révolution. Les luttes démocratiques ne peuvent pas se penser sans la rue comme espace politique fondamental, celui de la rencontre, parfois explosive, entre les conditions différentes. Et il n’est pas étonnant de constater que toutes les politiques autoritaires cherchent à débarrasser l’espace public de la différence, à séparer les fonctions et les populations, à en expulser ce qui menace l’ordre établi. Berman fait du «droit à la ville» une condition centrale des luttes d’émancipation.

Son ouvrage classique, qui est aussi en quelque sorte une autobiographie, a été traduit en plus d’une dizaine de langues, mais pas en français. (L’honneur de l’édition française est à nouveau sauf: on ne va tout de même pas se laisser instruire par un Américain sur Baudelaire, la révolution ou la modernité!)

Berman écrit: «Etre moderne, c’est vivre sa vie personnelle et sociale comme un tourbillon, trouver son monde et soi-même en désintégration et renouvellement permanent, le trouble et l’angoisse, l’ambiguïté et la contradiction: c’est appartenir à un univers dans lequel tout ce qui est solide se dissout dans l’air. Etre un moderniste, c’est se sentir comme chez soi dans ce tourbillon, d’en adopter les rythmes, de s’y mouvoir afin de capturer les formes de réalité, de beauté, de liberté et de justice, que ses courants vifs et dangereux autorisent.»

Marshall Berman est décédé le 11 septembre dernier dans un restaurant sur Broadway, l’artère magique de la ville de New York qu’il aimait tant, brillante de mille feux.

Romain Felli

A lire: Marshall Berman, All That is Solide Melts into Air. The Experience of Modernity, 1982, nlle édition: Verso, Londres, 2010.

Chronique parue dans Le Courrier, 31 octobre 2013

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