Le secret de la réussite

Samedi dernier, le syndicat suisse des services publics (SSP-VPOD) organisait à Berne la deuxième journée d’étude «Hautes écoles en concurrence». Vu de l’extérieur, on peut encore vivre avec l’idée que l’université (et même les Hautes écoles spécialisées) est un monde largement préservé de la compétition économique et que les gens qui y travaillent ne sont pas véritablement soumis aux mêmes pressions que les salarié-e-s d’autres secteurs. Vu de l’intérieur, ce mythe est un pénible rappel du décalage qui peut exister entre représentations et réalité.

Samedi dernier, le syndicat suisse des services publics (SSP-VPOD) organisait à Berne la deuxième journée d’étude «Hautes écoles en concurrence». Vu de l’extérieur, on peut encore vivre avec l’idée que l’université (et même les Hautes écoles spécialisées) est un monde largement préservé de la compétition économique et que les gens qui y travaillent ne sont pas véritablement soumis aux mêmes pressions que les salarié-e-s d’autres secteurs. Vu de l’intérieur, ce mythe est un pénible rappel du décalage qui peut exister entre représentations et réalité.

Lorsqu’on parle d’«innovation» technologique ou scientifique, c’est l’image un peu magique de professeurs et d’entrepreneurs qui travaillent main dans la main pour inventer les produits du futur au service de la population. Si l’utilité des produits et des processus ainsi développés est parfois sujette à débat, une chose est sûre: il y a des petites mains et des cerveaux derrière l’«innovation». Et ces chercheuses et chercheurs, pour une part croissante d’entre elles et eux, travaillent dans la plus grande précarité. Courant d’un contrat à un autre, d’un mandat à un autre, d’un financement européen à un financement du Fonds national de la recherche scientifique, ils et elles n’ont que peu d’assurance face à leur avenir.

Il en va de même dans l’enseignement, où l’accroissement du nombre des étudiant-e-s dans l’enseignement tertiaire n’a pas été suivi par un accroissement proportionnel des postes stables d’enseignement et de recherche dans les Hautes écoles. La conséquence en est une déformalisation croissante des rapports de travail avec la multiplication des statuts et des conditions d’engagement. Cette multiplication camoufle l’augmentation d’une véritable «population flottante» d’assistant-e-s, doctorant-e-s, post-docs, collaboratrices et collaborateurs, chargé-e-s de cours, chercheuses et chercheurs dont l’horizon se limite aux quelques semestres où leur activité est financée.

Les décideurs vont souvent essayer de faire croire que cette masse de personnes est d’une certaine manière responsable de sa situation: en voulant à tout prix obtenir une place stable dans une Haute école suisse, ces personnes s’aveugleraient sur la situation et prolongeraient leur propre précarité. La réalité est que, au-delà des ambitions et des désirs personnels, le travail qui est produit est non seulement utile, mais nécessaire au système pour fonctionner. Sans elles et eux, pas de recherche ni d’enseignement!

La question est de savoir si cette population précaire n’est que le résultat de circonstances malheureuses et externes au système d’enseignement tertiaire, ou si le précariat académique est le résultat d’une politique consciente. Malgré des fluctuations conjoncturelles, la direction générale du financement des Hautes écoles par la Confédération nous fournit une réponse: la part du financement dit «compétitif» s’est massivement accrue ces deux dernières décennies au détriment du financement dit «de base». Concrètement, cela signifie que le financement de la recherche est de plus en plus fondé sur des projets limités dans le temps et avec des contraintes externes, plutôt que sur un financement stable. La précarisation d’une partie du personnel de la recherche est donc une conséquence nécessaire du type de financement décidé par les autorités politiques.

Le secret de la «compétitivité» des Hautes écoles se trouve dans la masse des travailleuses et travailleurs précarisés qui supportent l’édifice de la recherche et de l’enseignement.

 

Romain Felli

Paru dans Le Courrier, 21 mars 2013.

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