Un mensonge à 120 millions de dollars

La planète continue d’aller mal. Et le demi-échec des négociations climatiques internationales, tenues au Qatar en décembre dernier, n’augure rien de bon pour la suite. Le nombre des rares Etats prêts à s’engager pour des réductions effectives de leurs émissions de gaz à effet de serre diminue encore, tandis que les plus gros pollueurs triomphent. Aujourd’hui, le protocole de Kyoto, seul accord contraignant en droit international, ne couve guère que 15% des émissions globales de gaz à effet de serre. Les négociateurs ont réussi à se mettre d’accord sur le fait de renégocier à partir de 2015 un nouvel accord international qui entrerait en vigueur en 2020. Autrement dit, le changement, ce n’est pas tout à fait maintenant.

Les Etats-Unis jouent un rôle absolument central dans ce processus. Sans une action décisive de leur part, rien d’important ne se fera. L’évolution de la politique américaine en matière de politiques environnementales, et climatiques en particulier, doit donc être l’objet de notre attention. Vu d’Europe, nous avons de la peine à imaginer la teneur des débats aux Etats-Unis à ce sujet. Si, ici, nos pays ne mènent pas une action encore suffisamment forte, au moins existe-t-il un large consensus sur la réalité du problème et la nécessité d’y faire face. Rien de cela aux Etats-Unis, où le débat est encore dominé par les voix «climato-sceptiques», celles de ceux qui mettent en doute la réalité du changement climatique, ou plus encore le rôle que les Humains jouent dans ce processus.

Longtemps encouragés par certains lobbys de l’industrie pétrolière, les think tanks conservateurs continuent d’influencer le débat en dénigrant régulièrement la science du changement climatique, au nom de la défense du mode de vie fondé sur la bagnole et la consommation à tous crins. Le quotidien britannique The Guardian (14 février 2013) vient de révéler qu’entre 2002 et 2010 un groupe de milliardaires anonymes a versé secrètement plus de 120 millions de dollars à des think tanks et autres groupes de pression américains visant à nier l’existence du changement climatique, ou à bloquer toute action politique cherchant à réduire des émissions de gaz à effet de serre. Et ça marche, puisqu’une grande part de l’opinion publique américaine est convaincue que le changement climatique est une invention aspirant à faire progresser la cause du communisme au pays de la Liberté. Dans ce contexte, on comprend mieux la difficulté qu’a l’administration Obama pour faire avancer, même de manière extrêmement timide, la régulation de l’environnement. Et la cause de la démocratie n’est guère avancée non plus quand les milliardaires qui peuvent ainsi influencer l’opinion publique se retranchent derrière l’anonymat.

Face à cela, on ne peut guère compter que sur le mouvement social pour s’opposer à l’accroissement de la catastrophe climatique aux Etats-Unis. Dimanche dernier, près de 35 000 personnes se sont réunies à Washington pour demander au Congrès et au président de renoncer à soutenir «Keystone XL», un projet de pipeline mammouth qui permettrait de transporter le pétrole extrait des schistes bitumineux canadiens jusqu’au Texas. Les écologistes, syndicalistes et militant-e-s de gauche ont déjà réussi à faire capoter une première version de ce projet il y a un peu plus d’une année, mais l’industrie pétrolière est revenue à la charge. On sait qu’elle ne recule devant rien pour défendre ses profits.

Romain Felli

Publié dans Le Courrier, 24 février 2013.

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